C1F - La nouvelle d'inspiration biographique

Dont acte.

Les non-dits, les rancœurs, les souvenirs étouffés et autres casseroles n’attendaient que ce moment pour mettre leur grain de sel dans cette succession réunissant deux familles que tout oppose : ma famille biologique et ma famille d’adoption.

Au premier étage d’ un bâtiment haussmannien  , je suivis le notaire qui venait d’ouvrir dans un claquement sinistre la porte austère et froide de la salle de signature. Je fus rejoins par mes sœurs, Sandra et Louise, se sentant obligées de combler le silence en se raclant la gorge à tour de rôle. Puis vinrent les cousins du côté de mon oncle, les Dalton de service, prêts à en découdre avec Axel et son copain qu’ils soupçonnaient d’abus de faiblesse et de captation d’héritage. J’avais du mal à y croire. Mais je voulais savoir. Puis traînant comme d’habitude, Mimi et son frère, toujours à se friter ces deux là. Et mon frangin Victor, loin derrière, très loin, trop loin.  5 minutes plus tard, Axel et sa fille Amélie déboulèrent dans l’arène.

Nous étions  13, notaire compris. Une cène.

Dans la pièce de l’office notariale trop petite, autour de la table sur laquelle une vitre d’un seul tenant avait été fixée, probablement pour la protéger de l’usure provoquée par tant de mains impatientes d’en finir, se tenaient neveux, nièces et petite-nièce, héritiers désignés dans le testament olographe d’ Anne-Sophie Pradel, dite Annie, veuve Pascal Rajaud, décédée 4 mois plus tôt, 9 mois après son cher Pascal, 9 mois à se laisser glisser doucement pour le rejoindre à l’âge de 94 ans.

Mimi sortit d’un bond, téléphone à la main.

Au début de la prise de parole de Maître Lanoue, revenant essoufflée du palier jouxtant la salle de réunion,  Mimi s’approcha de moi et me glissa à l’oreille les dernières consignes :

–  …on peut signer…l’ avocat est d’accord.

Le notaire tourna subitement la tête, l’air surpris par ces propos distribués à voix basse. A partir de cet instant, une mécanique, lente, mais allant crescendo, s’installa.

–  C’est quoi cette histoire d’avocat ?  s’exclama maître Lanoue qui poursuivit dans un léger brouhaha.

–  Pourquoi un avocat ? Vous me faites surveiller ? Laissez donc cet avocat où il est !

Le notaire se tenait en bout de table, face à l’écran sur lequel était projeté l’acte qu’il s’apprêtait à lire, une situation qu’il maîtrisait depuis plus de 40 ans et qu’il allait, encore une fois … mener de main de Maître.

Pas cette fois.

–  Rassurez-vous, Maître, dis-je, ce n’est pas contre vous. Nous avons fait appel à un avocat, car nous avons des doutes concernant les agissements d’une personne étrangère à la famille. Et nous voulons savoir le rôle qu’elle a joué dans la donation que notre tante a faite l’année dernière. Nous voulons aussi savoir si cette personne a perçu une grosse somme d’argent en échange de ses services, sous quelle forme et pour quel montant.

Axel commençait à s’agiter sur sa chaise et il me dit :

–  Tu veux parler de John ? De John Gonzales ?, précisa-t-il , tout en prononçant le nom de son ami avec une émotion qu’il ne pouvait cacher, au contraire, qu’il se devait de montrer, de sorte que chacun put comprendre qu’il ne fallait pas s’en prendre à lui.

Puis il continua, se tournant vers l’assistance :

–  Ça alors ! Ah ben ça alors ! C’est bien la peine de s’être occupé pendant des mois des affaires de la famille. Et bien voilà comment on est remercié. J’ai tout fait pour vous, pour que chacun ait sa part. John était le comptable de Pascal et Annie. Il a bien fait son travail, s’époumona Axel.

Axel était comme un grand frère, respecté, adulé parfois, mais si différent, asocial,  colérique.

Il me lança un regard noir et me dit d’une voix forte :

–  Jacques ! Jaaaacques ! Tu es un salopard ! J’ai toujours su que tu étais un salopard !

A cet instant, Amélie, la fille unique d’Axel, assise à sa droite, inspira une grande bouffée d’air et se lança dans un long monologue maîtrisé.

–  Jacques et moi n’avons pas choisi d’être élevés par Pascal et Annie. Comprenez : on était des enfants. Jacques avait six ans, moi trois. Pascal et Annie ne pouvaient pas avoir d’enfants. Ce fut un bonheur pour eux de nous avoir élevés. C’étaient nos parents de cœur !…

Puis se tournant vers Axel, elle lui demanda  :

–  Tout est légal, n’est-ce pas ?

C’en était trop.

Je compris que la situation ne devenait plus gérable. Je me sentis bousculé, renversé, et finalement à terre. Encore sonné, je constatai que j’étais toujours assis, que mon cerveau s’était permis de me jouer un de ses tours bien à lui, qu’il m’en jouerait d’autres, plus subtils, plus inattendus. Je chuchotai comme pour moi-même :

« Je ne peux pas entendre ça. Non, je ne peux pas ».

Lentement je pris mes affaires devant moi. Brusquement je me levai, dos à la porte, puis me retournai, l’ouvris d’un coup sec et m’élançai dans les escaliers, dans une course effrénée, descendant les marches quatre à quatre, fuyant ce mot impossible : « Salopard ! »

Mimi essaya de me rattraper, en vain.

–  Jacques ! Attends !

J’ ouvris rapidement la porte vitrée donnant sur le sas d’entrée, plus difficilement la deuxième porte en bois massif, épaisse, lourde. Sortir d’ici, de cet endroit étouffant. De l’air. Vite.

La rue. Courir.

–  Jacques ! Jacques ! Mimi, s’arrêta net, petite femme frêle au physique de pomme tapée que les années n’avaient pas épargnée, mais au caractère bien trempé, cette fois-ci par des larmes qui avaient trouvé facilement leur chemin.

Rejoindre ma voiture sur le parking.  Plus que 20 mètres , traverser le carrefour et je pourrai quitter cette ville qui m’a accueilli durant toute mon enfance, enfin, une grande partie, celle d’avant mes six ans ayant été perdue, oubliée. Deux voitures arrivèrent par la droite : une blanche, une noire, deux pièces d’un jeu d’échec.

Dans la blanche, la conductrice m’évita de justesse. Dans la noire, j’aperçus dans un flash la femme assise à côté du conducteur donnant le coup de volant salvateur.

Dont acte !

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