C3F - La nouvelle instant

Souffles de vent, souffles de vie.

Entre Crète et Turquie – 30 septembre 2018

Le 60 pieds fonce dans la tempête depuis deux heures. Les murs blanchis à la chaux des maisons du port d’Agios sont loin derrière nous, tout comme l’odeur des étals des marchands à la criée. Le médicane Zorba nous a rattrapé. Marianne est à la barre, moi sur le pont à la manœuvre. Une croisière à deux pour réparer. Merci Hassan de m’avoir prêté ton rafiot, t’en avais marre de tenir la chandelle! Pensant éviter le pire, je fais signe à Marianne de virer cap au nord,. Au lieu de ça, le bateau prend la vague par le travers. Le vent fouette nos visages tendus par la tâche qui s’annonce de plus en plus rude. Les gestes sont précis sur ce monocoque qui ne transige pas. La mer non plus. Des montagnes d’eau crachent leur colère sur nos carcasses détrempées. Le ciel marbré de plomb et de feux leur répond en grondant. Pour répondre au défi des éléments, j’affale complètement la grand-voile. Il n’y a plus qu’une trinquette à l’avant. L’allure est déjà bien réduite. Sur le point de rejoindre Marianne pour lui dire de garder la houle au cul du bateau , je suis projeté par un paquet de mer contre le cockpit. Me voyant pas me relever tout de suite, Marianne lâche la barre pour me venir en aide, la longe de son harnais entre les jambes. Une scélérate nous balaie par bâbord.

J’ouvre les yeux, un goût de sel et de fer mélangés dans la bouche. Le ciel me fait une farce : le mât à disparu. Le soleil brûle. Je passe la main sur mes croûtes.

Depuis combien de temps suis-je là à bronzer comme un con ? Je gueule Marianne.

Lamentablement, je me traîne vers le cockpit inondé puis balance ma gerbe sur le roof. Yâ lilmosîba¹ !

Des images défilent devant moi : notre fille Gaëlle courant sur la plage explosant de rire, Marianne dormant contre moi nue après l’amour, Gaëlle fauchée il y a deux ans par le camion fou sur la promenade des Anglais, Marianne allongée près d’elle en chien de fusil, l’enterrement de Gaëlle sans sa mère hospitalisée en psychiatrie, la convalescence de Marianne restée muette depuis le drame.

Impossible de faire le point. Même à l’ancienne. Le matériel de navigation est endommagé, la radio a rendu l’âme. Le bateau n’est plus qu’ une coquille de noix vidée de son contenu. Il ne me reste plus qu’à attendre les secours. La balise de détresse porte bien son nom.

Mon cahier est mon seul compagnon. Ecrire m’apaise. Le vent me caresse la joue. Marianne ? Le clapotis me chuchote à l’oreille un éclat de rire.

Les heures passent. Les minutes grignotent le peu d’espoir qu’il me reste de retrouver Marianne vivante. La mécanique si bien huilée par des années de pratique de la voile soudain se grippe : mes idées s’embrouillent, se cognent contre les parois de mon crâne. Réfléchir est un supplice. Ne pas sombrer, pas encore.

Je scrute l’horizon. Ma tête me fait mal. Respirer me fait souffrir. Pas de trafic maritime ici. Régulièrement je hurle avec peine le nom de Marianne. Il n’y a que le cris des mouettes pour me répondre. Armi el messek, tesmaa hessou² !

Puis je distingue une forme flottant sur l’eau à tribord avant. Rampant péniblement sur le pont, j’ ouvre grand les yeux. Un tronc d’arbre ? Il approche. Non, c’est une barque. Sur la proue on lit une inscription en arabe peinte à la main : Halab , sa’aeud³ . Un chant se fait entendre répondant à des pleurs d’enfant. Cela vient de cette barque. Une forme noire se tient assise et se balance d’avant en arrière. J’aperçois de profil une femme voilée tenant un bébé dans les bras. Elle arrête son balancement et son chant puis agite sa main devant elle comme pour dire : lève-toi ! Une ombre encapuchonnée que je n’avais pas vu tout de suite se redresse difficilement, doucement tourne la tête puis se découvre. Elle me fixe du regard. Un sourire lui fend le visage.

En montrant le bébé, Marianne me lance dans un souffle : – Elle s’appelle Ansam⁴ ! Sa mère m’a sauvé la vie.

Ce sont ses premiers mots depuis deux longues années d’abstinence, comme ceux d’un nouveau-né qui me crie sa naissance.

Notes de l’auteur pour les expressions en arabe : ¹Quel désastre. ²Jette l’épingle, tu entendras le bruit. (équivalent en français de l’expression il n’y a pas un chat.) ³ Alep, je reviendrai. ⁴ Prénom féminin signifiant souffles de vent ou souffles de vie.

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