C26F – Ouvrager ses phrases

Le fléau.

Longtemps, Noé s’est levé de bonne heure. Parfois, réveillé par son chat, compagnon d’infortune. Raminagrobis demeurait là, le plus souvent le derrière posé sur l’oreiller, le regard fixe, attendant que son maître lui prépare sa nourriture. Pendant que le matou dégustait son plat favori, un lapin au fumet ambroisien*, le commandant Noé procédait aux vérifications d’usage. Seuls rescapés d’un holocauste programmé, cet homme et son ami à quatre pattes furent choisis par les dirigeants des dernières nations démocratiques pour mener à bien une mission capitale : transporter sur l’astre habitable le plus proche — une exoplanète située à 1,3 parsec** de Proxima du Centaure — les embryons congelés de chaque espèce animale, les graines de chaque plante. L’ordinateur de bord rendit son verdict. Les paramètres du vaisseau interstellaire confirmaient leur position proche de l’objectif final.

Noé se remémorait les raisons qui l’avaient envoyé dans l’espace intersidéral. La découverte de l’immortalité effaça toute trace de vie à la surface de Proxima B. Comment ? Par hasard, lorsque la doyenne de l’humanité confia à ses médecins qu’elle ne se séparait jamais de son chat depuis l’enfance. Les plus grands savants en arrivèrent à cette constatation ; cette femme et son mistigri formaient un couple éternel, tant qu’ils vivaient ensemble. Et de manière tragique, puisque le greffier mourut dans les heures qui suivirent le décès de sa maîtresse. Ce jour-là, conviée au palais de la présidence, sans son animal fétiche, elle reçut la Légion d’honneur. Son arrière-petit-fils, Noé, s’en souvenait encore. Elle lui laissa en héritage sa médaille et le secret de sa longévité ; un magnifique matou qui s’invita chez lui, l’un des milliers de descendants de sa compagnie féline, Raminagrobis. L’armée s’empara des autres, comme toujours, pour les analyser dans des laboratoires anonymes, tester leurs pouvoirs en présence des hommes. Ils prouvèrent que la symbiose éternelle se produisait à une condition : le chat devait adopter son ami bipède pour vivre ensemble sans interruption pendant au moins dix années ; leur décès y mettait un terme si un événement les éloignait, un court instant, ou sur une faible distance.

Plus tard, un lanceur d’alerte diffusa le compte-rendu de ces recherches sur les réseaux sociaux. Et c’est là que commencèrent les ennuis. La population augmenta. La mort recula jusqu’à disparaître. Les ressources manquèrent. Le chat devint un mal qu’il fallut éradiquer. Les associations de défense des animaux s’y opposèrent. Tout comme les hommes riches et puissants, jaloux de leur pouvoir d’immortalité. Quand Noé y repensa, des frissons lui parcoururent le corps. Pendant qu’il se préparait pour son voyage sans retour, une compétition guerrière fut déclenchée, à qui pourrait accaparer les dernières terres cultivables, les ultimes réserves d’eaux potables. Peu de temps après son décollage, Noé vit sur les écrans de contrôle des centaines d’explosions gigantesques recouvrir la surface de la planète bleue. Un tourment qu’il revivait chaque nuit dans son sommeil comme une chimère pourtant bien réelle. Il se demandait pourquoi il avait été sélectionné parmi les pilotes chevronnés. Raminagrobis semblait lui répondre en pensée : « C’est moi qui t’ai choisi. Rappelle-toi : nous ne formons qu’un seul être, parce que je le veux bien. »

Mais l’heure H arrivait, et Noé se devait de rester concentré. Après avoir effectué une révolution autour du satellite de cette planète inconnue, le vaisseau entra dans sa phase d’approche finale. Raminagrobis, plus agité que d’habitude, sentit l’angoisse envahir son maître. Celui-ci l’attrapa et le fixa fermement dans sa caisse de transport. Le système simulant la gravité fut désactivé ; le félin décolla légèrement du plancher, tout comme Noé assis dans le cockpit, les yeux rivés sur les écrans de contrôle. Ce système solaire comportait moins d’une dizaine de planètes, et une seule pouvait recevoir la vie. Elle grossissait et dévoilait ses océans, ses continents, ses nébulosités à travers le hublot central.

— Bonjour commandant, dit la voix monocorde de l’ordinateur de bord.
— Bonjour, Théo, répondit Noé. Enclenche le processus !
— Tout est clair, commandant, enchaîna Théo. Le compte à rebours est lancé.

Minet s’enroula comme seuls le font les chats. Il se prépara pour un long somme. Tête enfoncée sous les harnais. Noé retint son souffle. L’intelligence artificielle désarrima les deux millions de modules autonomes ; ceux-ci contenaient toutes les espèces dorénavant éteintes sur Proxima B. Dans toutes les directions à la fois, ces engins autoguidés se dispersèrent sur la surface de cette promesse faite aux vivants.

— Adieu, Noé, fit la voix mécanique. Dix, neuf, huit…
— Adieu, Théo, répondit Noé, dans un souffle.
— …un, zéro.
Une explosion. Un halo lumineux enveloppa le vaisseau. Puis il se disloqua dans les hautes couches de l’atmosphère. Comme une étoile filante.

Mission réussie. Chacun des modules se posa en douceur. Sur la planète Terra***, les graines et les embryons de toutes les espèces se développèrent. Sauf deux, par précaution. L’homme et le chat, porteurs en symbiose du fléau de l’immortalité.

Notes de l’auteur :
* Ambroisie : plante médicinale et aromatique, du grec ambrosios, immortel.
** Parsec : distance parcourue par la lumière en un an.
*** Terra : planète la plus proche de notre système Alpha du Centaure, reconnue par nos savants comme pouvant abriter la vie.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :