C32F – Exercices de style positionnements du narrateur

À poings fermés.

Narrateur rapproché

Le téléviseur ronflait encore, puis, fatigué par cette sale journée, mon corps battu s’allongea sur le lit, prêt à rompre et si près de lui ; la bouche ouverte, les yeux mi-clos, il ne remarqua ni ma présence à ses côtés, ni mon parfum mêlé de sang et de sueur, ni les pas dans l’escalier, ni les paroles des policiers venus trop tard : il ne respirait plus, un filet rouge au coin des lèvres et moi, sans crainte pour ma vie, à poings fermés, m’endormais.

Narrateur distant

Enfin, les bleus* sont arrivés pour faire cesser tout ce tapage ; il était 23 heures quand mon Lucien a ouvert la porte de l’immeuble pour qu’ils puissent rentrer, peu de temps après ce grand bruit sec, vous savez, comme un pétard – cela dit, et ça ne me regarde pas, mais, si j’étais à la place de cette femme, la voisine qui ne sourit jamais (j’ai vu ses avant-bras : son mari doit la battre, non ?) , eh bien, il y a longtemps que je lui aurais réglé son compte à ce salaud !

Narrateur ignorant

Avec Jean-Claude et Aziz, on se tapait la bourre en scooter en bas de la cité, sans casque ni casquette, alors quand la voiture des keufs nous a foncés dessus, on s’est dit : « c’est pour notre gueule » ; au même instant un tir de gun, alors on se planque et le Lucien leur ouvre la porte – Lucien, le blaireau du cinquième, allez, tu vois bien qui c’est, le voisin de la meuf tatouée façon sac de boxe, la bombax muette comme une gardée à vue par son keum, un fourgue, y parait – alors, tu vois ou je te fais un dessin ?

Narrateur omniscient

Le son à fond du téléviseur ne couvrit pas le bruit de la déflagration ; les policiers, alertés par le voisin excédé par les cris et le tapage, firent irruption dans l’appartement, mais, au lieu de verbaliser le couple, constatèrent le décès du mari, et leurs regards se croisèrent sur la femme inconsciente mais vivante, allongée à ses côtés, couverte d’ecchymoses, le visage en sang, un Glock encore brûlant sur le chevet : « Madame ! Réveillez-vous ! C’est fini ».

Personnage principal, apeuré

D’un coup, ça lui a pris : il se lève du canapé, dos à la télévision, me regarde, avance vers moi en titubant ; alors je recule, il avance encore, je tombe, il m’attrape par les cheveux (mon dieu, faites que je meurs, je n’en peux plus), un coup, un autre, de pied, de poing, je hurle, je m’échappe vers la chambre où je l’ai vu planquer son flingue ; les poings fermés, il fond sur moi, se fige, je tire : il tombe, je vis.

Personnage secondaire, en colère

Fallait que ça tombe sur moi : les deux cinglés ont remis ça – façon Kill Bill, volume à fond –, alors je n’ai pas traîné quand les flics ont rappliqué, et quand j’ai ouvert en bas, il y eut un bang comme un coup de fusil ; j’ai gueulé aux forces de l’ordre : « si vous n’arrêtez pas ça, il arrivera un malheur et vous en serez responsables ! »

Poétique

Hagarde, je souffre en silence,

Lorsqu’il se lève et me poursuit,

M’attrape et d’un coup me balance

Contre le mur : je tombe et cris,

Retombe ensanglantée comme un fruit mûr,

Bien décidée à lui montrer que c’est fini,

Que nos chemins se séparent aujourd’hui ;

La Bête est morte et que les Belles gardent espoir,

Un jour viendra où la peur changera de camp.

Personnage anxieux

La porte d’entrée se referma comme une trappe : il était là, arrivé plus tôt que d’habitude, ses pas lourds, sa démarche chancelante ; je me terrai dans la cuisine, l’entendis s’écrouler sur le canapé, gueuler des insanités, m’appeler comme maître son chien ; alors il se leva, je sursautai ; il avança, je reculai; me cogna, je tremblai ; me poursuivît, je fuyais: la chambre, son flingue, le bang, sa mort, ma vie.

Personnage égoïste

Les mules aux pieds, la blonde exquise à portée de main, le plateau télé préparé par mon épouse toujours aux petits soins pour son cher petit mari, moi, Auguste Lampion, m’apprêtais à passer une soirée délicieuse devant mon match de foot, quand, sans prévenir, des « Au secours ! », des « A l’aide », perçaient à travers la cloison, suivis d’un « bang » qui mit un terme à tout ce tapage : il y a encore des gens qui préfèrent un navet étasunien plutôt qu’ un match de coupe du monde, et cerise sur le gâteau, la France en final : ces voisins, quel manque de savoir-vivre !

Focalisation originale : le statisticien en 2016**

Les hormones mâles noyèrent son cerveau de brute avinée pour lui intimer l’ordre de passer à l’acte – 225 000 femmes ont déclaré avoir été victimes de violences conjugales – ; fort de son pouvoir dominant et sûr de lui – moins d’une femme cinq, victime de ces violences, déclare avoir déposé plainte – , il l’empoigna par les cheveux et son poing fermé envoya au tapis l’amour de sa vie – 17 660 condamnations ont fait suite à ces plaintes -; elle se releva, courut vers la chambre, ouvrit le chevet, prit l’arme et se retourna – 34 hommes ont été victimes de mort violente par leur partenaire – ; il s’écroula dans la seconde qui suivit son tir – dans le même intervalle, 123 femmes ont été tuées par leur conjoint ou ex-conjoint, soit une femme tous les trois jours.

Analyse :

Par défi et surtout pour exprimer l’urgence, la fulgurance de ce drame, et aussi pour respecter la consigne à la lettre , chaque version est composée d’une seule phrase.

La version du narrateur rapproché a ma préférence : c’est un arrêt sur image. Le lecteur découvre, au fur et à mesure des négatives, les ressorts de cette tragédie et la fin, comme un apaisement, vécue de l’intérieur, au plus près de cette femme victime de violences conjugales.

* bleus : un des nombreux noms familiers donnés aux forces de l’ordre

** ces chiffres sont consultables sur le site internet : https://stop-violences-femmes.gouv.fr/

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :