C35F – Mixer trois textes en un

Le Caddie Bar.

Le vent brûlait la peau et les hautes plaines à blé de l’ouest du Kansas. C’était là, près du village de Holcomb. Sans prévenir, ils sont arrivés par l’unique route du désert, une putain d’après-midi d’été. Un nuage de poussière jaunâtre, et ce bruit d’enfer, comme un orage mécanique, arrêtèrent le temps. Anoki sortit le premier, traîna sa jambe folle, les bras le long du corps, un chapeau de feutre à la main. Ils étaient vingt contre un, contre Anoki. L’un d’eux, Jo, un gaillard, barbe hipster et santiags, perché sur sa bécane, poussa un juron et cracha sur le macadam.

— Eh ! ded ! cria le Hispter. Oui, toi l’homme au schlapa. Approche zoum !

Anoki mirait les vingt gros cubes scintiller couleur métal.

— Beaux engins que vous avez là, dit-il, sans bouger l’ombre d’un poil. La frontière est à soixante-dix miles d’ici et le Colorado au soleil couchant n’attend que vous.

Tout doux, il fit pivoter son chapeau et découvrit un Sig Sauer bien chambré.

— Hola ! droug, on cherche pas la dratsarre, on veut seulement drinker.

Anoki pointa son feutre en direction de l’élévateur à grain, à l’autre bout du village. Ce n’était pas l’alcool qui manquait par ici, c’était l’eau. Les silos vides, reconvertis en tripots louches, se remplissaient d’oisifs que le chômage n’avait pas encore lancés sur les routes.

— Par là, le Caddie Bar. Méfiez-vous du patron. Son humour est aussi mauvais que son whisky.

Le nuage de poussière s’ébranla, le vacarme à ses trousses. À l’entrée du silo, un caddie broyé perché à trois mètres du sol en surplomb. « De l’art moderne », dirait Cormac le patron du Caddie Bar. Vingt paires de bottes s’y engouffrèrent tel un millepatte dans une fourmilière.

Cormac au comptoir, observait depuis trop longtemps ces clients défoncés. L’un d’eux attira son attention. Le grand affublé d’une barbe de noël, déjà vu, mais où ? Sa mémoire s’était effacée ce jour tragique où une bande d’anciens tôlards avaient abusé  de lui dans sa chair. Ils avaient croisé Anoki, son père, qui le poussait dans un caddie, fuyant la misère des bayous. Quinze ans déjà. Méconnaissable, Anoki en garda des cicatrices au visage et une jambe en titane.

Le patron du bar jeta un œil par la fenêtre ovoïde : une ombre sinua près des motos rangées comme des quilles. Un éclair. Le souffle explosa les vitres. La fourmilière s’agita dans tous les sens : les paires de bottes renversèrent tables et chaises, les gueules jurèrent. Dehors, les motos sautèrent comme des bouchons, un chiffon enflammé dans le réservoir. Gavé de produits illicites, Jo pointa un Browning GP sur le crâne de Cormac.

Il lui fit signe de lever les mains et de sortir de derrière le comptoir. Canon dans le dos, Cormac ouvrit la porte, suivi par Jo. L’air chauffé à blanc les suffoqua. Anoki et ses frères les observaient de l’élévateur à grain, à travers leur lunette de visée. Jo s’écroula le premier, un trou dans la poitrine. Les autres suivirent, un par un, trop déchirés pour agir. Le patron du bar regarda incrédule les corps enchevêtrés. Son père et ses oncles approchèrent lentement, le fusil sur l’épaule, comme un dimanche ordinaire après une journée de chasse. Cormac écarta les bras en signe d’interrogation. Pourquoi ce carnage ? Des pauvres types, bourrés camés, d’accord, mais par ici, ce n’était pas ça qui manquait.

Un râle détourna leur attention. Jo crachait son âme en petits hoquets rosâtres. Allongé sur le dos, il cibla Anoki du doigt, bougea les lèvres. Des mots sortaient, inaudibles. Anoki s’approcha, souleva sa tête pour l’appuyer contre le mur extérieur. Il ne le quitta pas des yeux, scrutant la moindre de ses réactions. « Papa Anoki », crut-il entendre. Il approuva d’un large sourire, qui s’affaissa en rictus de haine.

— Je l’ai reconnu dès qu’il a ouvert son clapet, dit Anoki, en se tournant vers son fils. À sa façon de parler.

— Et lui ? Qu’est-ce qu’il t’a fait ?

Le Hipster cligna une dernière fois. Le film de sa vie se déroula à rebours devant ses yeux immobiles. Jusqu’à cette rencontre. Un enfant dans un chariot de supermarché, poussé par son père sur une route de Louisiane. Ses potes et lui voulaient s’amuser, fêter leur sortie du pénitencier de Baton Rouge. D’abord le fils. Il criait le nom de son père. Puis le père, qu’ils ligotèrent dans le caddie et poussèrent dans le ravin.

— Une dette de jeu, répondit Anoki.

Glossaire Natsat:

Ded : grand-père

Schlapa : chapeau

zoum : vite

mirait : regardait

droug : ami

dratsarre : bagarre

drinker : boire

Mixer trois textes en un.

Les textes de références :

1. L’orange mécanique d’Anthony Burgess (Editions Le Livre de Poche, pp. 9-10)

2. De sang-froid de Truman Capote (Editions Folio, p.15)

3. La route de Cormac Mc Carthy (Editions Points, p.12)

Réaliser un inventaire de trois éléments de nature différente, dans les trois textes de référence.

  • un mot

1 salingue

2 désert

3 macadam

  • une phrase

1 Ou alors drinker du lait aux couteaux, comme on appelait ça, façon de s’affûter et de se mettre en forme pour une petite partie salingue de vingt contre un, et c’est justement ce qu’on drinkait le soir par où je commence cette histoire.

2 Le village de Holcomb est situé sur les hautes plaines à blé de l’ouest du Kansas, une région solitaire que les autres habitants du Kansas appellent «là-bas».

3 Le long de la rive un amoncellement de roseaux morts.

  • une expression

1 une putain de soirée d’hiver

2 une région solitaire

3 prendre la fuite

  • une image

1 le mozg (cerveau) plein à péter de lumières

2 son dur ciel bleu

3 l’immobile serpent gris d’une rivière

  • un personnage

1 Jo

2 pionniers

3 le petit

  • un décor

1 Le Korova Milkbar

2 les hautes plaines à blé de l’ouest du Kansas

3 la campagne dévastée

  • un objet

1 soulier

2 élévateur à grain

3 caddie

  • une figure de style

1 une incise : – une putain de soirée d’hiver, branque, noire et glaciale, mais sans eau.

2 une énumération : des chevaux, des troupeaux de bétail, une masse blanche d’élévateurs à grain

3 une ellipse (de sujet) : Il remonta le sac sur ses épaules et balaya du regard la campagne dévastée.

Établir une liste d’associations comme il vous a été présenté dans cette consigne d’écriture, en utilisant toutes les méthodes présentées et sélectionner la liste des associations qui semblent intéressantes pour construire une histoire, celles qui peuvent être un point de départ à de nouveaux développements.

Je suis parti de l’expression, que je n’avais pas sélectionnée : vingt contre un ; comme arène : le désert et ce petit village de Holcomb

Les associations de mots puis d’idées pour construire cette histoire, me sont venues d’image de désert, d’amérindien (d’où le nom d’un des personnages, Anoki), des bayous (les roseaux ), en opposition au désert du Far West. Puis ce caddie, qui devient le symbole d’une histoire tragique. Difficile d’expliquer une certaine logique dans cet enchevêtrement d’images mentales. Le pitch : d’anciens taulards, quinze ans après leur sortie de prison, se retrouvent par hasard face à deux de leurs victimes, un père et son fils. Le fils, traumatisé, ne s’en souvient pas. Contrairement à son père qui les reconnait par leur manière de parler.

Ce que cette consigne m’a apporté

J’ai découvert par cet exercice un processus créatif jouissif. L’idée de la nouvelle est venue pendant la première étape de la consigne : l’inventaire. Puis je relisais chacun des textes, plusieurs fois. Et si la bande à Burgess rencontrait Cormac dans son caddie, poussé par son père sous le soleil brûlant du Far West ? Sans effort, des images mentales se présentent, se mélangent et finalement s’organisent pour raconter une histoire nouvelle.

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