C36F - Écrire à partir d'un texte d'auteur

Trouvé en enfer.

Les bras tordus par la fonte, il gémit.

— Trouvé ! Pas les rouges, les blancs. Fissa !

Trouvé exécuta l’ordre. Rapide. Les deux cercles de dix livres à chaque extrémité de la barre en acier, bloqués par deux colliers. Mentor, par petites respirations rapprochées, prépara la prochaine jetée. Il bloqua. Il poussa. Trois cent soixante livres décollèrent, coudes tendus, durée trois secondes. La sueur suinta sur sa peau qui tressaillit. La barre retomba et cogna avec fracas. Mentor se redressa, le cou plié, prêt à recevoir la serviette que Trouvé posa délicatement.

— Arrête de faire le malin, cria-t-il. J’ai des oreilles et des yeux partout. Je sais que tu fricotes avec les barbus. Qu’est-ce que je t’ai appris, bon sang ?

Le jeune écouta, tête baissée, avec un petit sourire.

— M’ont promis. Bientôt. Me vengerai.

— Rien du tout. Ici, la règle s’applique à tous : pour les matons, tu es un numéro dans un fichier. Pour les pointeurs, un petit cul à défoncer. Pour les barbus, un bras pour tuer. Écoute ton Mentor. Tu sors demain. Va à l’adresse que je t’ai donnée.

— M’ont promis. Bientôt. Me vengerai.

Dans un uniforme bleu marine, stricte, mais avec une douceur dans le regard, le Chef annonça la fin de la séance. Chacun regagna son clan, sa cellule. En chemin, le Chef tapa sur l’épaule de Mentor.

— Sois indulgent avec lui. Tes méthodes un peu rudes vont le décourager.

— Un peu rudes, mes méthodes ? Ce môme n’en a plus pour longtemps s’il ne m’écoute pas. Dans une heure, dans un jour, dans un mois, il lèchera le fion d’un prédateur. Ici, il n’en manque pas, et dehors c’est pire. Arrangez-vous pour qu’il me rejoigne à la bibliothèque.

La rotonde tendait ses couloirs bétonnés comme les pattes d’une veuve noire. Des filets anti-suicide décourageaient les plus fragiles. Un temps seulement. Un hall aménagé, les murs couverts de livres jusqu’au plafond, au centre une table et trois chaises. Sur un côté, le Scribe dévoilait son crâne chauve, penché sur un épais livre ouvert.

Le bâillement de Trouvé fit relever le crâne du Scribe dans un silence de cathédrale.

— Trouvé. Ce n’est pas ton nom, n’est-ce pas ?

Mentor se frottait le menton, à la recherche d’une pépite : La secte des égoïstes, te voilà.

— On sait peu de choses sur lui. Même son âge est un mystère. Il a été reconnu majeur. Le test osseux, quelle foutaise. Il sort demain. Je le mets en garde contre ces chiens, mais il n’en fait qu’à sa tête. Le Schmitt, je le prends. Scribe ! Parle-lui de toi, de ton histoire.

Le Scribe referma avec lenteur et délicatesse le livre ancien. Il desserra le frein, recula son fauteuil pour venir rouler jusqu’aux pieds de Trouvé.

— J’ai connu la jeunesse dans le combat des idées et je l’ai perdue dans la guerre du vice. Je me croyais savant. Mais je ne savais rien, rien qui puisse m’aider à vivre. Que sais-tu de la vie, Trouvé ?

— Me débrouille. Quand sortirai. Voyages. M’ont promis. Bientôt. Me vengerai.

— La peste les barbus ! Leurs yeux lisent des livres dont ils ne comprennent pas la langue. Ils prennent les mots qui les arrangent, et se disent savants en les répétant comme le perroquet ma liste de course. Fuis-les. Et regarde-moi. Que vois-tu ?

— Bientôt. Me vengerai.

— Un chercheur de savoir. Lire et écrire ne suffit pas. Regarde tous ces livres autour de toi. Pas un seul ne m’est inconnu, et pourtant aucun ne me donnera la clef pour sortir de cet endroit. Aucun ne me rendra mes jambes. Mais ils m’aident à tenir, évader mon esprit, construire un futur.

Le souffle plus court, les mots creusaient dans sa gorge un passage en douleur.

— Les barbus. Comme toi j’ai écouté leurs discours pleins de mensonge. Je suis parti faire leur guerre. J’ai tué des enfants. Oui, des enfants. Violé et massacré leur mère, torturé et égorgé leur père. J’avais seize ans. Maigre comme un échalas, je portais fier une kalach en bandouillère, quand mes jambes ont quitté mon corps, soufflé par une mine.

Tout en disant cela, le Scribe roula sur les pieds de son auditoire. Trouvé poussa un juron, prêt à frapper. Mentor tordit son bras, juste à temps.

— Lâche-le, ordonna le Scribe. Est-ce que tu as ressenti la douleur ? Car moi je ne sens plus rien à cet endroit. Et pourtant, quand leurs fantômes viennent me hanter la nuit, quand je hurle sous leur coups vengeurs, je sens à nouveau mes jambes, prêt à fuir !

Les yeux exorbités, il haletait, essoufflé par sa course imaginaire.

— Prends ce livre. Celui qui l’a écrit s’appelait Kipling. Mentor te le lira.

Puis le fauteuil reprit sa position initiale.

Le lendemain, dans la salle de sport. Des pages arrachées recouvraient le sol, une gravure de Mowgli froissée dans une mare de sang. Le sang du Chef. Mort sur le ventre, le crâne défoncé, un disque rouge sur la nuque. Sur le banc de musculation, Mentor semblait réfléchir à la prochaine poussée, l’os hyoïde fracturé par la barre d’acier.

Le billet de sortie en mains, Trouvé aurait pu se diriger vers le centre d’hébergement et de réinsertion. Construire une vie de travail. Fonder une famille. Une voiture l’attendait qui l’emmena vers un destin funeste.

Il repensa au Scribe qu’il avait laissé inerte, ligoté sur son fauteuil roulant, un enfant soldat qui avait massacré ses parents.

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