C39F - Oser le registre comique

Mon rire, pour elle.

« Vous risquez un choc anaphylactique. Si vous n’y prenez garde, c’est la mort assurée. En parlant d’assurance, je vous conseille d’en prendre une. Pensez à vos proches. Cent euros, je vous prie. »

L’allergologue ne me fit pas rire, quand le prix et le diagnostic me percutèrent les tympans : allergie au rire. Pour un comique de métier, quelle tragédie. En sortant de son cabinet, je suivis ses recommandations : une assurance décès pour ma femme, et un Formidable pour moi. Pendant que je sirotais ma gueuze à la terrasse du café de la Gare au Gorille, j’admirais ma voisine qui venait de s’installer à la table d’à côté. Elle se leva, chaloupa et s’installa devant moi, le temps qu’une châtaigne tombe d’un tabouret.

— Bonjour, vous allez rire …

— Surtout pas, l’interrompis-je.

Conscient de ma bévue, je précisai.

— Excusez ma réaction, mais je viens d’apprendre une mauvaise nouvelle.

— Je suis désolée. Je n’aurais pas dû vous aborder de cette manière.

— Non au contraire. Acceptez de partager ma table. Que voulez-vous prendre ? Scotch, Vodka, tilleul menthe ? Ma grand-mère, juive par sa mère et abandonnée par son père, raffolait de ce breuvage.

— Les trois, dans un grand un verre.

— Garçon ! Un grand Trianon pour madame. Madame ?

— Garçon.

— Pardon ?

— Aimée Garçon.

— Ce n’est pas courant comme prénom.

— Non, c’est Aimée. Vous aimez ?

— Vous le portez à merveille.

— Ah! Mon bustier. Vous l’aimez aussi, je vois.

Je ne pus m’empêcher de rougir, gêné à l’entrejambe.

— Aimée, je peux vous appeler Aimée ?

— Non, appelez-moi Garçon. Je vous ai reconnu, tout à l’heure, et je voudrais, enfin, je n’ose pas.

— Faites donc. Ne vous gênez pas, Garçon.

— Oui, monsieur. Désirez-vous une autre boisson ?

— Non, pas vous. Madame Garçon.

— Voilà. Ma fille et moi sommes fans de vos sketchs. Elle est allergique…

— Oh, comme je vous comprends. Moi aussi…

— Vous êtes fan de vos sketchs ?

— Non, allergique. C’est la cause de ma tristesse et de mon écart de langage. Vous disiez, votre fille est allergique.

— Oui. A la tristesse. Je vous ai vu chez l’allergologue. Nous en sortions, pleurant de rire. Nous nous racontions celle de la bonne du curé qui se fait sau…

— Non, surtout pas !

— C’est une prescription médicale. Trois fois par jours, jusqu’à six blagues par prise.

— Pas devant moi.

— Je ne comprends pas.

— Ne le répétez à personne. Je suis allergique au rire.

Elle ne put s’empêcher de pouffer, les deux mains sur la bouche. Je lui donnais un grand coup de pied dans le tibia, qu’elle avait fort joli, d’ailleurs. Elle hurla de douleur. Je fus fusillé du regard par deux cents paires d’yeux, dont la moitié avec un sourire mâle compatissant et l’autre moitié, passons.

— Qu’est-ce qui vous a pris ?

— Je vous l’ai dit. Je suis allergique au rire. Je précise, au rire d’autrui.

— Grossier personnage. Me comparer à ces quadrupèdes promis à la salaison.

— Vous n’avez pas compris. Je suis allergique au rire communicatif, au rire des autres. Ma carrière est fichue. L’Alhambra, le Zénith, le Stade de France, la salle polyvalente de Bouze-lès-Beaune. Rideau.

Aimée souhaitait me convier à l’anniversaire de sa fille pour lui administrer sa dose quotidienne. Quelle ne fut pas sa déception, quand elle comprit mon impuissance, je veux dire celle à déclencher le rire, et à recevoir ses éclats mortels.

— Il ne vous a pas proposé de vous désensibiliser ? dit-elle.

— C’est trop tôt. Par contre, il m’a prescrit un traitement préventif hebdomadaire : une mise en bière suivie d’un discours de Jean-Luc Mélenchon.

— Ce n’est pas trop fort ?

— Je baisse le son.

— J’ai peut-être la solution à nos malheurs respectifs. Venez à cette adresse. Ce soir. Seul.

Elle me tendit une carte, se leva, et entama un chaloupé arrière suivi d’un double baiser pas piqué des hannetons, avec réception sur talons hauts les cœurs. Renversant.

À peine remis de mes émotions, je sombrai dans une dépression force 8 devant la note que me tendit le garçon de café – je l’avais oublié celui-là!

Le soir même, je me rendis à l’adresse indiquée sur la carte de la belle Aimée. Une surprise m’attendait.

La salle était comble, les combles aussi. J’étais comblé. Quatre-vingt mille spectateurs, tous payants – ce qui est rare dans notre métier. Sur la scène : moi, seul. Le Stade de France, rien que pour moi.

La musique annonçait l’entrée de l’artiste. Je m’avançai, majestueux, drapé d’une étoffe dont on fait les zéros, les moins que rien, les minables, ceux qui n’ont plus la volonté de se battre, les lâches, les pleutres, les pisse-vinaigre. Un silence de Maures, entrecoupé de quelques youyous timorés.

— Mesdames et messieurs. Il est temps pour moi de vous tirer ma révérence. Ce spectacle sera le premier et le dernier de ma courte carrière. Par précaution, je prendrai des boules Quies. Même si certains d’entre vous pensent que ce ne sera pas nécessaire.

Je mastiquai énergiquement les boules. Me croyant protégé des rires , les yeux rivés sur le prompteur, je déclamai avec force et courage, le talent au bout des lèvres :

— C’est l’histoire de la bonne du curé qui se fait sau…

Une petite voix cria au premier rang :

— Le boules Quies. Il faut les mettre dans les oreilles.

C’était la fille d’Aimée, avec son beau sourire, aussi beau que celui de sa maman. Et je ne pus m’empêcher à mon tour de sourire, puis nerveusement, il partit du ventre, remonta le long des bronches, déboula dans l’arrière-gorge, fit s’ouvrir une bouche immense par lequel il se déploya, gargantuesque : mon rire, pour elle.

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