C40F – Varier les tonalités de son texte : lyrique, burlesque, dramatique, poétique

Dans la peau d’un autre.

Deux fois par mois, mon fidèle vélo à trois vitesses m’emmenait dans ma tournée vers le plus beau point de vue qu’un jeune facteur puisse imaginer : mademoiselle Angélique. Les premiers temps, les voisins trouvaient louche qu’une femme aussi belle et aussi jeune puisse habiter seule dans cette petite maison. Elle ne recevait personne, si ce n’est ses parents, un dimanche sur deux. Un dimanche sur deux, j’entrepris donc une tournée supplémentaire. La jeune femme fut étonnée de voir un facteur en costume trois-pièces lui porter son courrier et un bouquet de fleurs, le jour du Seigneur. Elle soupçonna des intentions qu’elle réprouva manu militari. La joue fraîchement rougie, je m’excusai mille fois d’avoir osé lui demander un rendez-vous galant : elle était fiancée. Et ce fut à son tour de se confondre en excuses, car elle ne doutait pas de ma bonne foi et de mon ignorance. Elle accepta de nous recevoir moi et son courrier.

À travers les fumerolles d’une verveine menthe, je contemplais son visage magnifiquement triste, sublimement mélancolique. Mes yeux s’attardaient sur ses lèvres sirupeuses, que j’imaginais offertes aux miennes, quand elle me montra la photo de son fiancé parti sur le front. Je fus surpris par la ressemblance. Mon portrait tout craché. Des larmes entrecoupées de hoquets rendaient inaudible l’histoire de ce couple, séparé par la guerre en Europe, la veille de leur mariage. Peu importe les détails, je n’y faisais plus attention depuis un bon moment, trop absorbé par sa compagnie, lorsqu’elle se leva pour m’enjoindre à quitter les lieux. Elle avait à faire : allumer un cierge dans la petite église à deux pas d’ici et prier Dieu qu’il lui rendît son promis.

L’hiver suivant, un méchant rhume me cloua au lit. Le courrier arrivait à la poste du village pour y rester plusieurs jours, le temps que je me rétablisse. Ne sachant comment occuper les heures qui ne s’écoulaient pas, je triais, retriais les factures, les cartes postales, les lettres parfumées, les mandats, les recommandés. Une lettre pour Angélique. Machinalement, je pris le coupe-papier et l’ouvris comme si elle eut été mienne. L’entête et les caractères d’imprimerie annoncèrent une bien triste nouvelle pour Angélique, et un formidable espoir pour moi. Je décidai de donner un petit coup de pouce au destin.

Voilà maintenant cinq années qu’Angélique et moi nous retrouvions un dimanche sur deux, à bavarder, elle des lettres de son fiancé et moi… et moi, j’ écoutais d’une oreille distraite, chaque mot, chaque phrase que mon imagination avait couchée sur le papier et qu’Angélique me lisait sans se douter un seul instant que son auteur se tenait devant elle. Elle semblait si ravie et tellement amoureuse que j’en fus presque jaloux. Franchement jaloux. De moi-même. Ou plutôt de cet Autre imaginaire.

Un évènement précipita les choses : la guerre prit fin, les soldats allaient retrouver leur foyer. Son fiancé allait la rejoindre. Aurait dû la rejoindre, s’il n’était tombé au champ d’honneur, il y a cinq ans. Pendant que je réfléchissais, la malle du valeureux guerrier que j’avais subtilisée – je m’occupais de la livraison des colis – trônait sur le plancher du salon. Une belle tenue d’officier, une médaille à titre posthume, des livres, des lettres, celles qu’Angélique lui avait écrites, et son journal que je décidai d’apprendre par cœur. Toute une vie en deux cents pages.

Le premier jour d’été s’annonça radieux. J’étais vraiment le plus heureux des hommes. Angélique et moi allions nous unir pour le meilleur et pour le pire. Qu’il faisait bon d’être dans la peau de l’Autre ! Dans une belle tenue d’officier, que j’avais fait restaurer – un éclat d’obus dans le dos, le pauvre, il n’a pas du souffrir – je paradai. Un entraînement pour épater la galerie à la mairie, à l’église, au banquet des mariés. Qui aurait pu être épaté par un homme dans cet état ? Est-ce qu’Angélique aurait choisi celui qui jouait ce rôle ? Et à quel prix. Elle pénétra dans la chambre sans que je m’en aperçoive. Elle devait sourire de me voir faire le clown. Ou peut-être pas. Comment le savoir ?

Angélique me guida jusqu’au balcon. L’air chaud s’engouffra sous le masque qui recouvrait mon visage pour le protéger des rayons du soleil et des regards. Elle murmura des mots à mon oreille, que je comprenais à moitié. Et d’autres que je ne voulais pas comprendre. Je ne pouvais risquer qu’elle me reconnaisse. La ressemblance avec son fiancé était frappante, mais pas au point d’être un jumeau. L’acide avait creusé un gouffre sur mon visage, et un gouffre entre nous deux qu’Angélique allait combler en nous précipitant par-dessus la rambarde.

Analyse :

Humilité. C’est toujours impressionnant de retravailler un texte d’auteur. Un produit fini, comme une œuvre d’art, et me voilà avec mon burin et mon marteau à vouloir rectifier le penseur de Rodin.

J’imaginais le pouvoir de ce facteur, personnage secondaire, mais sans qui rien ne se serait produit comme l’avait décidé la narratrice. Ce geste : il remit la lettre à cette femme qui annonça le décès de son fiancé au champ d’honneur. Anodin, mais décisif.

Je voulais donner une forme de légèreté, de fraîcheur à ce qui n’en réclamait pas. Retrouvailles est une nouvelle sentimentale et dramatique.

Je ne pense pas avoir réussi à modifier significativement le registre littéraire.

Je n’ai pas changé la chute. Le facteur aurait pu combler ce gouffre s’il n’avait pas sombré dans son mensonge.

J’ai repensé à l’histoire de Martin Guerre, mort sur le champ de bataille, et à Arnaud du Thil qui a usurpé son identité pendant huit années.

L’histoire ne pouvait pas se terminer autrement. Pris à son propre piège, le facteur n’aura pas su modifier le cours de la vie.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :