C41F – Explorer des territoires imaginaires en revisitant des mythes et des classiques

Le Baron d’Entre-les-arbres.

L’homme lisait un livre qui flottait dans les airs, bras et jambes croisés.

« Entraîné par le vent qui poussait la montgolfière droit vers le rivage, Côme, les pieds dans le vide, sentit la corde d’amarrage glisser entre ses mains. Ses forces l’abandonnèrent. Il lâcha prise et chuta interminablement. Son corps de vieillard traversa un nuage de brume, si bien qu’il ne put différencier ni le bas ni le haut. Une main dans la sienne. Dans un épais brouillard qui, par enchantement, se dissipa.

— Baron Côme Laverse du Rondeau. À qui ai-je l’honneur ? Suis-je au paradis ?

Devant lui, les deux pieds dans une mare, se tenait une jeune fille, les doigts glissant dans les siens. Elle baissa les yeux, tout comme le Baron qui fut étonné de voir ses pieds baignant dans une eau translucide. L’inconnue l’invita à s’asseoir sur le rivage au pied d’un caroubier géant, constellé de polypores grimpant comme les marches d’un escalier. Le Baron n’était plus perché !

— Je suis mort. Et vous êtes un ange. Mais le paradis me semble étrange. J’imaginais un immense porche au-dessus des nuages, et me voilà dans une forêt, les pieds dans l’eau.

— Bienvenue au bois d’Entre-les-Mondes. Appelez-moi Éva.

À peine sorti de la mare, Côme s’aperçut qu’il avait les pieds secs. Il vit ses jambes nues allongées, les poils rasés, dépasser d’un demi-pantalon déchiré. Il regarda ses doigts qui n’étaient plus calleux ; ses ongles avaient perdu leur teint jaunâtre. Il ouvrit sa chemise, pas une touffe de poils sur le torse. La paume des mains sur la tête chercha la tonsure du vieil homme qu’il n’était plus.

— Vous cherchez ceci, peut-être.

La jeune fille lui tendit sa toque en peau de chat, celle qu’il avait portée lors de la visite de l’Empereur au « patriote perché dans les arbres ».

— Quel est ce monde étrange, si ce n’est ma dernière demeure ? Je n’entends ni le souffle du vent ni le chant des oiseaux. Et cette lumière verte comme la mousse, d’où vient-elle ? Je ne vois pas de soleil à travers les arbres qui nous entourent.

Elle se leva et prit Côme par la main. Il vit son visage se refléter dans l’eau, celui qu’il portait l’année de ses douze ans. À l’étonnement de se voir si jeune, s’ajouta celui qu’il ressentit quand il monta le long du caroubier, à la suite d’Éva. Arrivés au sommet de la canopée, les deux jeunes gens s’installèrent dans une sorte de hamac dont les extrémités disparaissaient dans les feuillages de deux arbres géants. Les pieds dans le vide, Côme pouvait contempler l’immensité verte de son nouvel univers. Des arbres partout. Et entre eux, des mares. Et en dessous, celle d’où il venait.

— Je ne me souviens pas de ma mort. Je veux dire, comment suis-je arrivé ici ?

— C’est comme le jour de sa naissance. Personne ne s’en souvient. Tout ce que je sais, c’est que vous êtes sorti de cette mare. Et comme vous, je me suis retrouvée ici. Comme vous, j’étais attendue. Par un jeune homme étonné d’être à nouveau le jeune adolescent boutonneux qu’il était cinquante années plus tôt. Il disait s’appeler Italo Calvino.

— Mais alors, où est ce jeune garçon ? Il faut que je lui parle.

— Il est reparti par cette autre mare. Il dit avoir trouvé un monde qui lui convint, et ne voulut plus revenir ici, au bois d’Entre-les mondes. Un paradis. C’est ce qu’il m’a dit.

— Et vous, vous allez rester ici, n’est-ce pas ?

Il y avait comme un trémolo dans la voix de Côme. Éva lui montra un anneau jaune, celui que lui avait remis Italo avant de partir.

— Il m’a expliqué. Je dois garder cet anneau avec moi, pour pouvoir revenir ici entre deux voyages.

— Entre deux voyages ?

— Chaque mare est comme une porte vers un autre monde. En voici la clef. Cet anneau, ne le perdez pas. Vous voyagerez dans ces mondes, jusqu’à ce que vous trouviez le vôtre. Et quand vous reviendrez pour la dernière fois, donnez-le à celui ou à celle que vous accueillerez. Comme je le fais à présent avec vous. Adieu, Côme.

Elle descendit du caroubier, seule, et disparut, se glissant comme une sirène dans les eaux limpides, entre une yeuse et un épicéa.

Côme se sentit désespéré, pleurant sur son sort, longtemps ; puis il se souvint des paroles d’Éva : il arpenta les mondes, les uns après les autres jusqu’à ce qu’il rencontre son créateur. »

D’un clin d’œil, Italo referma le livre, satisfait. Et du haut de son nuage, l’envoya rejoindre la collection des suites imaginaires, dans un coin de son paradis. À peine eut-il étiré son corps d’adolescent retrouvé, qu’il perçut un raclement de fond de gorge, dans son dos. Il pivota, et d’un air ravi, écarta les bras.

— Vous voilà enfin, Côme ! Allons discuter un peu de vos robinsonnades. Parlez-moi d’Ombreuse, du siècle des Lumières. Nous avons l’éternité devant nous, n’est-ce pas ?

Un commentaire

  • Nouchka-Simone Favez

    Bonjour Monsieur Jacques,
    Je viens de lire cette nouvelle et je suis conquise par la légèreté du texte, la poésie et l’imaginations qu’elle provoque en moi ! J’ai vraiment eu l’impression de voir l’histoire comme dans un film !
    Bravo !
    Nouchka

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