Nouvelles

La malle au fond du grenier.

— J’ai horreur des déménagements. Pas vous ? Cette galère , je la partage avec mon nouveau compagnon, Jocelyn. Vous ne connaissez pas Jocelyn ? Un ange. Il est plein d’affection, toujours au petit soin avec mes invités. Et quelle intelligence. Il comprend tout très vite. Je vous le présenterai tout à l’heure. Où en étais-je ? Ah oui, le déménagement. Quelle horreur. Les cartons s’empilent dans le salon, dans la salle à manger, dans le couloir, dans la chambre, dans la cave, dans le cellier. Il n’y a bien que le grenier qui n’ait pas encore reçu son lot d’encombrants.

— …

— Vous reprendrez bien un peu de café ? Non ? Quelle chaleur ! Quand je bois chaud, c’est bien simple, des gouttes de sueur me courent sur la nuque, descendent dans mon dos, jusqu’au bas des reins. Regardez-moi ça : j’enlève mon chemisier pour que vous puissiez mieux voir. Penchez-vous, n’ayez pas peur, je ne vais pas vous manger ! Vous voyez ?

— …

— Que suis-je bête. Vous ne pouvez pas voir, avec ce bandeau que je vais ôter de vos yeux. Alors ? Bon, je ne vais pas vous embêter plus longtemps avec ma chute de rein. Mais avouez que vous n’y êtes pas insensible. Vous ne dîtes rien ? Vous êtes timide ?

— …

— Je suis intraitable. Après le bandeau, le bâillon. Mais, je ne vous l’enlèverai pas. À cause des voisins. Ils écoutent aux portes, mais pas que. Un jour, j’ai en surpris un, ce gros plein de soupe – il s’appelait Bernard –, en train de mater par le trou de la serrure de la porte d’entrée. Devinez ce que j’en ai fait ?

— …

— Eh bien, oui. C’est cela. Je l’ai invité à entrer chez moi, comme vous en ce moment. Et il a accepté, ce gros porc. N’y voyez pas un quelconque jugement hâtif de ma part. Non. Au contraire. J’avais bien préparé mon coup. Je savais qu’il me reluquait depuis des semaines. La lucarne de ses toilettes plonge directement sur la fenêtre de ma chambre. À une bonne distance, certes. Mais quand même, avec des jumelles et un escabeau, Bernard se rinçait l’œil à moindres frais. Alors, pour le coup de la porte, vous pensez bien que je n’ai absolument pas cru à ses explications alambiquées.

— …

— Toujours ce bâillon ! Bien. Je vais arranger ça. Je vous détache la main … êtes-vous gaucher ou droitier ? Faites un signe de la tête si vous êtes gaucher. Deux signes si vous êtes droitier. Deux signes ? Ne bougez pas, je vais chercher un couteau, un bloc-notes et un stylo. C’est le mot « couteau » qui vous donne des sueurs ? À moins que ce ne soit mes formes. Un bout de peau en ligne de mire, et le mâle dans toute sa splendeur a ses chaleurs.

— Je ne vous ai pas fait trop attendre, j’espère. Je coupe le lien, et rétablis la communication entre nous.

« J’ai soif. À boire »

— Mais oui, vous avez soif. Je change la poche, je rétablis le débit de la perfusion en poussant la roulette. Je vous ennui avec mon discours technique. Avez-vous faim ?

« Non. L’eau. Par la bouche. Plus de perfusion. »

— Vous êtes intraitable. Tous mes invités veulent, demandent, exigent ce que je ne peux leur offrir. Pourquoi vous ne vous contentez pas de ce que vous avez ? Profitez de la vie, mon cher… Mais, nous n’avons pas encore été présentés. Moi, c’est Marie-Anne, pas Marianne, hein, ne faites pas l’erreur. Marie et plus loin Anne. Et vous, à qui ai-je l’honneur ?

« Commissaire Leblanc, brigade criminelle »

— Votre prénom, pas votre curriculum vitae.

« Jean-Christophe »

— Comme c’est troublant, Jean-Christophe. Savez-vous que la maison dans laquelle nous nous trouvons a été habitée par Romain Rolland ? C’est un musée aujourd’hui. Et j’en suis l’heureuse propriétaire. Mais, je ne vous apprends rien. Si votre enquête a traîné vos bottes jusqu’ici, c’est qu’elle a probablement tout un récit à mon sujet.

« Où est votre voisin, Bernard ? Disparu depuis deux mois. »

— Bernard. Comme c’est étrange. Vous êtes inquiet pour ce monstre de Bernard. C’est de votre sort qu’il faudrait vous préoccuper. Ah, je regarde ma montre. Jocelyn ne va plus tarder, maintenant. Il est ponctuel, et je ne saurais le décevoir. Vous l’aimerez, j’en suis certaine. Et il vous le rendra, croyez-moi.

« Qui est Jocelyn ? »

— Patience, Jean-Christophe. Je vais devoir reprendre le bloc et le stylo, puis rattacher votre main libre à l’accoudoir du fauteuil roulant. Nous allons prendre l’ascenseur jusqu’au grenier. Allez, c’est parti ! Roulons vers Jocelyn. Attention au virage. Troisième et dernier étage. Cling. C’est beau la technologie. Un ascenseur qui parle et qui nous annonce que nous sommes arrivés à destination. Ouverture des portes. Nous y voilà.

— …

— Je vous détache du fauteuil. Ne vous secouez pas comme ça ! Saucissonné comme vous l’êtes, vous allez vous faire mal en tombant. Il ne faudrait pas abîmer la marchandise, cela rendrait furieux mon cher Jocelyn. Le voilà. Il arrive. Je vous laisse avec lui. Ne m’en voulez pas, si je ne reste pas. Ah ! Vous voyez la malle ouverte au fond du grenier. C’est celle qui fut offerte à Romain Rolland par Sigmund Freud en 1924 à Vienne. Jocelyn a pris la fâcheuse habitude d’y jeter les restes de ses repas. Il exagère, non. Vous ne trouvez pas ?

— ….

— J’oubliais. Jocelyn n’a pas mangé depuis deux mois. Le python fait toujours ça quand il s’attaque à un mammifère de taille moyenne. Et Bernard faisait plus que la moyenne, n’est-ce pas mon chéri ?

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :