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Altitude zéro

Au début de l’été, la pente que je gravissais ce matin-là n’avait pas la même raideur. Mon chemin quotidien partait d’un petit studio dans le cinquième sans escalier, à deux pas du canard peint sur le mur, rue Lacépède. Puis, une place en étoile de mer. Je la trouvai là, assise à une terrasse, les bras croisés, ou les mains jointes, je ne sais pas très bien. Posé devant elle, à côté d’une tasse fumante, un livre ouvert sur une page arrachée. A ses pieds, un chiffon de papier froissé. Je béquillai jusqu’à elle, activait la pince à sucre que j’avais bricolée et le lui tendit, tenez, c’est à vous, je crois. Elle tourna son visage d’émeraude dans ma direction, pris le chiffon et le déplia : une page blanche, la retourna, la défroissa du plat de la main qui lui restait. L’autre main, au bout d’un bras en écharpe, me rappelait la couleur brillante et froide des mannequins de cire du musée Grévin. L’inconnue me fit signe et m’invita sans un mot à sa table. Je posai le sac à dos à mon pied solitaire et en retirai un boîtier orange. Je lui dis confondre certaines couleurs, depuis mon accident, alors, je porte ces lunettes un peu spéciales. Un serveur m’interrompit et repartit aussitôt. Il revint cinq minutes plus tard, et deux boissons chaudes rejoignirent la tasse qui ne fumait plus. J’engageai à nouveau la conversation. Je lui demandai si la page arrachée et la boule de papier froissée ne faisaient qu’un. Mon audace sembla l’agacer. Elle resta muette. C’est ce à quoi je pensai, quand elle sortit d’une aumônière un carnet carmin, griffonna et me le tendit d’un geste sec. Un seul mot en plein milieu : colère. Pourquoi, contre qui êtes-vous en colère ? Ses yeux bleu-turquoise sondaient les miens : ils attendaient quelque chose. Ah, le carnet. Je lui rendis et elle se mit à gratter le papier.

«… On connaissait à peine le train
Et l’on trouvait déjà bien beau
La voiture et les chevaux !
La petite diligence
Sur les beaux chemins de France
S’en allait en cahotant… »

Elle tapota de sa cuillère le dernier vers et se pencha sur le côté à scruter ma jambe. Elle se redressa et nos regards se croisèrent comme deux trains lancés à pleine vitesse. Pas de ça, lui dis-je. Je bus une gorgée. Elle : et vous, n’êtes-vous pas en colère après ça ? Ses mots dansaient sur la page du carnet. Je me sentis mal, j’étouffai. Les muscles du membre absent se tétanisèrent. Inspiration et expiration, bouche ouverte. J’ai pris l’habitude de ces malaises. C’est à ce moment précis qu’elle posa sa main sur la mienne. Je n’avais pas encore bien détaillé ses traits. Depuis longtemps je ne voyais plus le monde. Je m’étais accoutumé à en être écarté, effacé. De m’en éloigner, me reprochait-on. J’enlevai ma main, et la cachai sous la table. Je demandai : vous écrivez des chansons, c’est ça ? Le livre, vous pouvez me le montrer ? Elle secoua la tête. Non ? Non pour les chansons, ou non pour le livre ? Elle écrivit : le livre est un journal, la chanson n’est pas de moi. Quand je vous ai vu, vous m’avez rappelé ses paroles.

Combien de temps étions-nous là, à discuter ? Les tables se remplissaient d’étudiants bigarrés. Des visages bleus parlaient très fort à d’autres verts pâles, des portraits fuchsia en bustier ouvraient grande leur bouche mauve, d’où fusaient des rires en saccade. Je remis mes lunettes, pour quitter cet univers d’Alice au pays des merveilles. Je sus qu’elle s’appelait Héloïse, un vieux prénom, me fit-elle remarquer. Ses parents étaient tous les deux écrivains, l’un public, l’autre pas. Elle riait en silence de sa plaisanterie. Je m’étonnai de ce soudain changement d’humeur. Une autre facette de sa personnalité ? Ou s’agissait-il d’une parenthèse ? La nouvelle Héloïse, me dit-elle. Son père écrivait une biographie sur Rousseau lorsqu’elle surgit aux yeux du monde. « Te regarder ma chérie, c’est comme se retrouver à travers les idées et les pensées exprimées par l’auteur ». Et il partait dans un fou rire, expliquait que l’auteur de son œuvre, sa fille, c’était lui, son père. Elle le détestait. Sa mère, infirmière, en eut assez de pousser des fauteuils et de remplir des lits à la Pitié. Une reconversion plus tard, elle pigeait dans un canard municipal, entre deux récits de vie. La mort les faucha sur la route à leur retour des vacances.

Nous nous revîmes souvent, toujours à la même terrasse, place de la Contrescarpe. Un rituel, notre rituel. Je ne riais pas. Elle avait pourtant le chic pour me faire sourire, mais rire non. Il faut continuer d’essayer, me dit-elle, après chaque tentative. Sois toi-même. Et bien d’autres discours médicalisés, psychiatrisés, à ta santé. Je levai mon verre, à notre premier mois. D’Héloïse, je ne sus rien d’autre que ce qu’elle voulait bien me dire sur la terrasse. De moi, je dis l’essentiel : estropié depuis trois ans ; un accident. Et inaudible : un chauffard. Pas vu, pas pris, prise de risque, risque tout. C’était quand ton accident ? me demanda-t-elle, entre le problème récurrent des amputés (le membre fantôme) et le jus d’ananas, je le préfère avec du mojito, elle, nature.

Je lui ai montré un article de journal, à la page des faits divers : deux épaves et à l’intérieur de l’une d’elles deux morts et un blessé grave. Personne dans l’autre. Sur l’accident, je ne me souviens de rien. Je gardais cet article, reçu par la poste, comme une sorte de trophée malsain. C’est ce que pensaient de mon état les rares visiteurs qui perdaient leur temps à mettre des jalons dans ma vie pour faire de la leur un cercle vertueux : ça me fait plaisir de te faire plaisir. Parfois la pensée nous piège avant même qu’elle se matérialise : un pressentiment aux contours brumeux, comme le flou de l’intuition, instille en vous le doute ; il finit par vous éclairer sur l’imminence d’un évènement qui va changer le cours de votre vie. Ce matin, Héloïse n’est pas venue.

Il est 18 h. Le téléphone sonne. À moins que ce ne soit la porte d’entrée. Comment le savoir, je n’ouvre jamais. Je suis comme cet ermite qui, pour mieux vivre son espace, le réduit aux contours d’un simple tonneau. Je l’imagine, au sommet d’une montagne, ou bien au ras de l’eau. Que lui importe l’altitude, jamais il ne sortira. On sonne encore. On frappe. On crie. On défonce la porte. Je ne bouge pas. J’attends les yeux fermés, l’arrestation du chauffard d’Héloïse.

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