Rhétorique

Discours contre l’invalide

Mon embarras, citoyens du Conseil, n’est pas tant d’accuser devant vous celui qui se dit invalide — qui oserait s’attaquer à un vieillard impotent ? – mais de dévoiler à vos yeux effarés, l’usurpateur qui depuis des années a trompé votre confiance, détourné à son avantage l’obole qui a fait tant défaut à ceux qui le méritaient vraiment. Car, entendez bien, citoyens du Conseil, il n’y a pas de meilleur citoyen que celui qui vous parle en ce moment : jeune je le suis en effet, et encore pure de tous les forfaits qu’un homme dans un âge avancé ait pu commettre. Je n’ai pas l’expérience de la tromperie, ni de l’escroquerie et encore moins celle de la trahison. Et c’est par la bouche de la pureté que la vérité sortira. Car, si l’eau pure n’empoisonne pas, celui qui la souille en fera une bouillie infecte, que vous, noble citoyen du Conseil, ne devrez pas avaler : boirez-vous à ses mensonges ? Non !

Citoyens du Conseil, ne vous laissez pas attendrir par les atermoiements d’un homme sans honneur, ce faux invalide n’a de vrai que l’image de son imposture.

Cet homme qui s’est présenté chaque année pour réclamer son obole s’est bien gardé de montrer ses grandes qualités de cavalier. Car entendez cela : celui qui se dit invalide monte à cheval. Imaginez : on le voit au galop à travers la cité, crier après ceux qui ne s’écartent pas assez vite, au risque de les renverser. Imaginez encore ceux qui marchent péniblement et qui ont l’audace à ses yeux d’encombrer son chemin, et parmi eux — écoutez-bien ceci, citoyens du Conseil —, il se trouve peut-être des invalides. Mais où va-t-il ainsi ? Pressé par la cupidité, il ne peut se contenter de l’aide qu’il ne mérite pas. Il court comme un sicaire poursuivi par son crime. Car il s’agit bien de cela : il agit comme un criminel. Comment pourrait-il en être autrement ? S’il était d’une honnêteté irréprochable, pourquoi feindrait-il d’être impotent le matin, pour ensuite cavaler jusqu’au soir sur un cheval de course ? Pour ses affaires, citoyens du Conseil. Ce qu’il ne vous dira pas, la vérité que je vais vous transmettre va vous éclairer, Alatheia m’en est témoin.

Ceci m’a été rapporté par un honnête Athénien, victime malheureuse du mensonge incarné. Un jour de foire il eut la malchance de croiser l’ombre inquiétante de celui qui se fait passer pour invalide, et qui, sans le moindre doute, fut l’organisateur de l’horrible guet-apens que lui tendit une bande de fripons. Car entendez cela, citoyens du Conseil, à peine sorti de la boutique de cet escroc, il fut poursuivi par trois malfaiteurs, roué de coups et laissé pour mort sur le pavé dans la ruelle attenante. Il succomba à ses blessures peu de temps après s’en être entretenu avec moi. Comment mettriez-vous en doute la parole d’un mourant ? Vous ne le ferez pas, car, rappelez-vous la vérité sort de ma bouche, comme l’eau pure du ruisseau qui jaillit du haut de la montagne, cette eau pure qui n’a pas eu le temps d’être souillée. Quant au commanditaire, cet homme abject, de la souillure il fait son breuvage quotidien.

Il se dit pauvre, quel insolent ! Il fréquente les pires vicaires du crime qu’il reçoit en grande pompe dans sa boutique. Méfiez-vous, citoyens, si un jour, plus par besoin que par envie, vous deviez croiser son chemin dans sa boutique malfamée : courrez vite, en vous retournant, il pourrait être là, sur son cheval, accompagné de ses complices, à vouloir prendre votre bourse qu’il convoiterait dès l’instant que vous franchiriez sa porte.

Ce malheureux Athénien, qui a probablement succombé sous les coups des sbires du faux invalide, ce malheureux Athénien, disais-je, accepteriez-vous son sort ? Non ! Vous ne le pouvez pas, comme moi, et c’est pourquoi, je me dois d’être là pour prévenir tous les Athéniens que ce faux-semblant est un danger public : cet homme soi-disant invalide, eh bien, mettez-le à l’écart de la société, invalidez-le !

Ainsi les faits parlent d’eux-mêmes. Quel besoin d’en dire plus pour vous importuner, citoyen du Conseil, par le triste sort de cet usurpateur ! Car il ne mérite pas le regard que l’on adresse aux humbles et véritables invalides. N’y a -t-il pas parmi vous, et je crois les connaître, qui probablement ont eu dans leur famille, des hommes revenus de Chalcis, poursuivit par la tyrannie des Trente, avec une jambe en moins, un bras arraché, les yeux crevés ? Font-ils semblant, quand ils se traînent péniblement dans leur dignité si durement préservée ? Montent-ils à cheval à renverser l’enfant dans les bras de sa mère et dont le père n’a plus assez de membres pour se déplacer ? Font-ils de l’insolence une manière de langage, pour tenter de masquer à vos yeux leur souffrance ? Non, citoyens du Conseil, vous ne les verrez jamais se grimer et vous trahir comme le fait ce faux invalide. Alors cet homme riche, car il est riche, pas seulement de la bourse des pauvres malheureux qui ont croisé la route de ses possibles complices, mais aussi de l’obole que vous lui avez si généreusement donnée. Car vous ne saviez pas. Ce n’est pas à vous qu’il faut en vouloir d’avoir été trompé, mais à lui !

Ainsi donc, je vous le demande, pour l’honneur, pour la mémoire de ces pauvres malheureux invalides, de rétablir la justice : celle qui récompense les honnêtes citoyens, les vrais, ceux qui le méritent. Les autres, les traîtres, les faux-semblants, les escrocs, qu’on leur confisque leur cheval, qu’on ferme leur boutique et qu’on les exile. Mais je ne souhaiterai pas autant de sévérité pour un vieillard sénile et suffisant, riche et insolent. Retirez-lui simplement son obole et donnez-là à ceux qui en ont besoin. Et à lui, donnez-lui, comme un avertissement, une bonne leçon : sa boutique dorénavant servira de refuge aux vrais invalides qui n’ont pas assez de revenus pour se payer un logement. Qu’il les héberge gratuitement, et s’il refuse, qu’il parte !

 

* Consigne d’écriture : il s’agit de se mettre dans la peau de l’accusateur (voir Lysias,Discours pour l’invalide)  en utilisant les outils de la rhétorique (ethos, logos, pathos)

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