Sociologie de l'écrit

Récit d’un écrivant qui se rêvait d’écrire

J’ai cette image : je la vois se pencher sur son cahier d’écolier, bien s’appliquer, et ne pas hésiter : ma tante Annie, mon substitut maternel, alors âgée de 94 ans, écrit son journal. Il lui reste quelques mois à vivre. Paul, son époux, le frère de ma mère — cette inconnue —, vient de rejoindre le tombeau familial. Annie écrit. D’abord, pour ne pas oublier : une liste de course, un coup de téléphone à passer, un anniversaire à souhaiter. Puis de pense-bête, le contenu devient parole. Elle me dit : « Paul n’est plus là. Je ne peux plus lui parler. Alors je lui écris. Je lui raconte ce que je fais. On a toujours échangé nos idées, les évènements de la journée, nos petits soucis, nos projets. »

Pendant 5 mois, de jour en jour, l’écriture hésite, remplit de moins en moins d’espace, se condense, décline. Annie est trop faible et le cahier, posé sur la table du salon, restera fermé sur la fin du récit de sa vie : une suite de mots illisibles. Nous sommes le 23 juillet 2017. Annie décédera 4 mois plus tard. Aujourd’hui, de tous les souvenirs d’écriture que j’ai pu avoir autour de moi, c’est le plus beau, le plus authentique, le plus nécessaire qu’il m’ait été donné de vivre.

50 ans plus tôt. Issu d’un milieu ouvrier, Gérard, mon père âgé alors de 41 ans, devint veuf six ans après ma naissance. Père de quatre enfants âgés de 4 à 10 ans, il n’eut pas d’autres choix que de nous placer dans deux familles d’accueil, l’une à la campagne et l’autre à la ville. Mes deux sœurs de 4 et 8 ans chez son frère lui-même ouvrier dans la carrosserie familiale, et moi, chez Paul, le frère de ma mère, d’un milieu social favorisé, commerçant dans une petite ville de 5 000 habitants. Mon frère aîné âgé de 10 ans retourna très vite chez mon père.

Paul, né en 1921 dans une famille d’artisan-tailleur, tenait un commerce de vêtements dans la ville de Charlieu, avec sa femme Annie. Une cicatrice dans leur couple : le manque d’enfant. Paul, passionné de photographie, de dessins, de musique classique, de langue (il parlait couramment allemand, puis plus tard espagnol), de ski, de voyages, avait aussi une curiosité effrénée pour les sciences et l’économie. Il était dépositaire de la mémoire familiale, en raison de l’immense photothèque qu’il avait accumulée, et pour son goût malicieux à nous croquer sur le papier dès qu’un évènement, même anodin, nous mettait en situation de comédie. Chaque dessin était accompagné d’un texte : un titre ou une brève.

Mon père, Gérard, avec lequel je conservais des relations épisodiques, resta pour moi un mystère silencieux. Très marqué par la perte de notre mère, il s’enferma dans un mutisme délétère. Son père, pour le sortir de son isolement, le poussa à prendre des responsabilités dans sa commune, un village de 600 habitants : Gérard en devint conseiller, puis maire pendant deux mandats. Il continua jusqu’à sa mort prématurée en 1990 à servir les autres.

Pendant notre enfance jusqu’à sa disparition, notre fratrie éclatée se réunissait avec lui pour les fêtes de fin d’année et certaines vacances, certains week-ends. Voilà le contexte familial et social dans lequel je commençai ma vie d’écrivant.

Au préalable, j’ai su lire et écrire à l’âge de quatre ans. Sujet, verbe, complément. Des phrases simples. Le souvenir de cet apprentissage n’est pas scolaire, mais celui d’un enfant qui, resté à la maison — il n’y avait qu’une année de maternelle —, s’intéressait aux devoirs de sa grande sœur alors au CP, et qui apprenait par lui-même les signes couchés sur le papier par cette aînée qui n’y arrivait pas. Vivement l’école, ce lieu où je pourrai enfin écrire à longueur de journée ! Arrivé à Charlieu, de la maternelle je passai directement au CE1. Avec une lacune que je comblai assez vite : je récitais l’alphabet, mais dans le désordre.

Une lettre de ma main retrouvée dans les cartons que mon oncle conservait précieusement raconte en une dizaine de lignes le ressenti d’un enfant à sa mère hospitalisée. Le vocabulaire enfantin est parsemé de mots du langage soutenu : « plus tard je serai chirurgien pour te soigner ». Et ce mot, si bien orthographié a, soit été mémorisé lors d’une des rares visites que nous lui faisions à l’hôpital, soit recopié ou dicté. Quoiqu’il en fut, il imprégna le jeune cerveau du jeune écrivant. Je me souviens des discussions que nous avions avec mon oncle sur le métier que je souhaitais faire et sur les progrès de la science dans le domaine de la chirurgie. Mes idées futuristes transformaient chaque organe vital, chaque membre en prothèse au fonctionnement autonome, allongeant la vie au-delà de toute espérance. Je n’ai jamais eu ces discussions avec mon père.

Gérard était un taiseux. Comme moi. Les quelques fois où nous échangions, notre conversation se focalisait sur les résultats de mes travaux scolaires — les notes —, jamais sur des sujets d’actualité, un peu sur son travail. Un jour de vacances, je le regardais taper à la machine à écrire dans l’entreprise familiale gérée par mon grand-père ; des tâches ingrates du métier de carrossier (taper sur de la tôle à longueur de journée, courber l’échine sous le poids des barres de fer, peindre avec pour seule protection un masque de papier) suivaient celles de rédiger les factures et de les reporter sur un grand livre de compte aux pages numérotées. J’étais frappé par son écriture en barreau de chaise : appuyée, écrasée sur le papier, doublée, triplée, là où le stylo repassait plusieurs fois. Pourquoi appuies-tu autant ? Tu vas traverser le papier ! Un marteau à la place du stylo.

Lorsqu’il se préparait pour une cérémonie officielle, je l’observais, répétant pour lui-même, le discours qu’il venait d’écrire. Mon père rédigeait ses textes probablement seul, jamais à la maison.

Paul était marié avec celle qu’il nommait affectueusement « ma Chilienne ». C’était une fille de boulangers français partis au début du XXe siècle faire fortune au Chili, sur les conseils d’un oncle installé là-bas. Ils revinrent de Santiago deux ans après la naissance d’Annie, propriétaires d’un important domaine agricole. Les cousins du Chili restés là-bas écrivaient de longues lettres au reste de la famille d’Annie. Puis, les années passèrent. Ce furent les enfants de ces cousins qui écrivirent à Paul et Annie. J’étais fasciné par le papier très fin et l’enveloppe estampillée « By Mail » ou « CorreosChile ». Mais plus encore par l’écriture de ces « américains », qui, pour utiliser un maximum de place, serraient chacun des mots de sorte qu’aucun espace libre ne subsistait. Cet échange épistolaire transatlantique conférait à l’écriture un pouvoir immense : celui du lien que ni les années ni les distances ne pouvaient ni distendre ni briser.

L’écriture n’a pas toujours été un objet de fascination. Il fut aussi celui de la désillusion, de l’incompréhension face aux attentes du monde des adultes, de l’incommunicabilité. Parler de soi, par exemple. En cours moyen deuxième année, notre instituteur se mit en relation avec une école d’une autre région de France et chaque élève eut son correspondant. Pendant cette année de CM2, nous devions nous présenter et raconter un épisode de notre vie qui nous avait marqués ; c’est ainsi que nous entrions en relation écrite avec notre alter ego désigné. Je me suis donc appliqué à raconter un épisode de ma vie extrêmement marquant, avec moult détails : quatre pages recto verso sur l’oraison funèbre et le convoi mortuaire qui emmena ma mère jusqu’au cimetière. Estimé trop jeune, je ne fus pas autorisé à assister à l’inhumation, dernière étape que j’imaginai et retranscris à la manière d’un journaliste : on m’a dit que. Ma copie fut refusée. Je dus recommencer avec un récit, disons, plus politiquement correct. Avec du recul, je comprends l’attitude gênée de l’instituteur. Ce qu’il n’a probablement pas compris, c’est le caractère criant de vérité d’une telle copie. Ce jour-là, j’ai appris que les mots d’un enfant de 9 ans qui se raconte pouvaient choquer un adulte aguerri. Mais aussi cela : se raconter c’est tenir compte du destinataire. Cette explication aussi délicate soit-elle — et je pense qu’elle le fut pour cet enseignant bienveillant —, comment un enfant qui raconte un traumatisme peut-il la comprendre ? Ce fut un échec, qui resta gravé longtemps, un rendez-vous manqué pour dire les maux avec des mots.

L’écriture fut réjouissance, amusement, source de créativité. Un peu plus tard, vers l’âge de 10-12 ans, une fois par semaine, je concevais, rédigeais et mettais en page un journal de quatre feuillets, avec pour seules abonnées : mes sœurs. Les articles racontaient l’actualité scolaire, familiale, des anecdotes, toujours sur un ton humoristique, voire délirant. En dernière page, il y avait des mots croisés, des jeux de logique.

D’où m’est venue cette idée ? Probablement du journal hebdomadaire régional que mes parents d’adoption rapportaient — je les appelle ainsi : je n’ai pas été adopté. Mon père achetait un journal hebdomadaire, bien plus tard. Il n’y avait pas encore de livres chez lui. Pour son anniversaire, mon frère fut abonné à « Tout l’univers », une encyclopédie en trente volumes que je parcourais dès que je lui rendais visite. Mon frère, lui, ne l’a pratiquement pas lu. Son rapport à la lecture et à l’écriture était inversement proportionnel au mien. Les livres, quels qu’ils soient, sous forme de BD, de revues, tout ce qui portait à lire, je le dévorai.

Je devais avoir 7 ans. À la mort de ma grand-mère maternelle, Paul reçut d’elle toute une collection d’Illustration, un hebdomadaire dont la diffusion fut stoppée en 1940. Reliés, les numéros allant de 1914 à 1919 témoignaient de six années d’histoire, couvrant la Première Guerre mondiale, mais aussi la mode, la réclame. Entre 1914 et 1918, la ligne éditoriale ne laissait pas beaucoup de place à l’information contradictoire, la propagande transpirait par les mots, les commentaires victorieux, les illustrations débordantes d’optimisme. C’est vers l’âge de dix ans que me fut permise cette lecture de la guerre en direct ; comme si je recevais la grande Histoire par la poste et ma passion pour le fait historique prit naissance. Il se renforça et Paul y contribua en me racontant ce qu’il avait vécu pendant la Deuxième Guerre mondiale : la débâcle, sa fuite, comme beaucoup d’hommes de moins de 21 ans devant l’avancée de l’armée allemande ; puis le retour vers sa famille avec la peur des représailles que laissait planer l’occupant à tous ceux qui rejoignaient le maquis. Comme beaucoup de jeunes de son âge, après les Chantiers de Jeunesse, il fut envoyé de force en Allemagne, puis en Autriche comme travailleur S.T.O. Il rédigea un journal sur cette période, avec des photos. Souvent, à ma demande, nous nous installions confortablement sur le canapé du salon et nous parcourions ensemble la parenthèse de sa vie.

C’est à cette période que le collège m’offrit l’occasion de découvrir les auteurs. Auparavant, je lisais les quelques livres que Paul avait accumulés pendant sa jeunesse, autant dire un musée de littérature plus qu’une bibliothèque de lettre moderne. Un jour, pendant mes explorations du grenier, je tombai sur un livre écrit en grec — c’est du moins ce que Paul me confirma — ; la maison avait été habitée par un pharmacien, son livre oublié était une encyclopédie pour herboriste.

Le collège, où je me pris de passion pour les romantiques, puis le lycée. Surtout la période du bac de français. Mais auparavant, Victor Hugo et son fameux Notre-Dame de Paris. Ce fut un déclic. Je voulais écrire comme lui. Penser comme lui. Gros décalage, quand même. Alors je pris un cahier format A4, petits carreaux, et me mis à remplir une centaine de pages, racontant une histoire moyenâgeuse avec des personnages bien réels : beaucoup de descriptions — les rues de mon village en arrière-plan —, des histoires d’amour qui s’imbriquaient avec celles que je pouvais vivre — ou fantasmer —, un fatras d’inspiration autobiographique, jamais terminé, que je détruisis quelque temps plus tard, malheureusement. De cet épisode d’écriture créative, je garde le souvenir d’une déception devant la difficulté à transformer un désir (écrire une histoire) en réalité (terminer l’histoire ainsi écrite). De ces années collège, je garde un souvenir rageur vis-à-vis du travail d’écriture que les représentants de l’éducation nationale nous demandaient, mais plus encore de leurs remarques. Un souvenir de sixième, celui de la voix d’un professeur de français qui éclate : monsieur Corneloup, vous pétez plus haut que votre cul ! J’avais eu le malheur d’employer le mot « vicissitude » en parlant de la vie d’un personnage d’un roman dont nous devions faire le commentaire. Pour lui, je n’étais pas autorisé à employer ce mot. La richesse du vocabulaire : un trésor protégé par les adultes. Alors je transgressais seul dans la lecture : le 19e siècle de Stendhal à Proust.

Au lycée, les exercices de français, que ce soit des analyses de textes, des commentaires, des synthèses ou des résumés, ne permettaient pas au créateur de s’exprimer. Mon goût pour la lecture allait croissant, ce qui répondait à l’exigence d’une culture purement scolaire, et j’abandonnai tout espoir d’écrire un jour (un roman, une nouvelle, un recueil de poésie), car, sans méthode, pas de résultat. Plus je lisais, moins j’écrivais — pour moi. Non pas que je n’écrivais pas, mais le fait d’écrire n’avait plus le même sens. De l’écriture créative, je passais à l’écriture utilitaire. Passe ton bac d’abord !

Les mots. La narration. Puis à nouveau les mots. Sous forme de jeux. Une autre passion : le verbicrucisme. Toujours créer. Puisque construire des grilles de mots croisés ne demande pas de méthode particulière, alors les cahiers se noircissaient de définitions, parfois très recherchées. Cette passion dura une dizaine d’années, englobant mes années d’étudiant jusqu’à mon premier travail. Mais personne n’en profita. Son origine passa par la découverte du mot et de ses définitions. Assez tôt, vers l’âge de huit ans. En CM1, nous avions un instituteur cruciverbiste et verbicruciste. Il fournissait le journal local. Il n’y avait pas une semaine sans qu’il nous fasse part d’une définition que personne ne pourrait trouver. Il nous lançait un défi. Enfin, surtout à nos parents. Cette gloire locale, il participa à un jeu radiophonique qu’il gagna, marqua les esprits. Surtout le mien. Quelque part, il m’a donné une autre approche de l’écriture, celle du jeu d’écriture et des jeux de mots.

Les années de faculté de biologie puis d’études informatiques produisirent un appauvrissement de la dimension créative de mon rapport à l’écriture, et en contrepartie, un enrichissement de mon vocabulaire spécialisé. L’écriture utilitaire, la prise de note, la retranscription éloignent d’autant l’étudiant que j’étais du vocabulaire naturel qui me permettait d’exprimer des sentiments, de me raconter pour ma famille ou mes amis. Si écrire n’est plus un plaisir, alors les mots perdent de leur force et de leur sens. Ce constat, bien récent, me permet aujourd’hui de comprendre l’éloignement — près d’une quarante d’années quand même —, de l’écrivain que j’étais à dix-sept ans et celui que je suis maintenant.

Cette écriture utilitaire prit un sens différent quand il me fut demandé d’élaborer des textes pour les utilisateurs de la société qui m’employait. De technique, le langage prit une forme communicative, éducative. Chef de projet informatique, j’élaborais des cahiers des charges, en collaboration avec les chefs de projets utilisateurs. Puis des manuels sur lesquels je m’appuyais pour les former à l’utilisation des logiciels que je concevais. Lorsque je rentrais à la maison le soir pour raconter ma journée, je me retrouvai à employer des termes techniques sans avoir pris conscience que mes interlocuteurs n’étaient pas des collègues de travail ordinaires, mais des débutants. Je me retrouvais avec cette problématique : pour être efficace, le discours doit être adapté à son destinataire, aussi bien à l’oral qu’à l’écrit.

Puis avec l’apparition d’internet, de la messagerie interne, des mails que l’on peut envoyer à l’autre bout de la terre en un instant, l’écriture prit un autre sens. D’utilitaire, elle devint chronophage. Porteuse d’informations, l’écriture au travail s’est transformée en déformation d’informations, en sac de nœuds qu’il faut débrouiller, tant elle est utilisée à tort et à travers. En une journée, il m’arrivait d’avoir à lire 200 mails. Un premier travail consistait à filtrer automatiquement par émetteur, puis par sujet. Ensuite, les mails urgents se devaient d’être traités par retour de mail. L’écrit devient une sorte de jeux de ballons à plusieurs, qui enfle à chaque passe, et qui perd tout son sens pour celui qui n’a pas le courage de lire chronologiquement. Au bout de la cinquième passe, je défis quiconque de me restituer dans l’ensemble le contenu et leur propriétaire.

Les mails sont à l’écriture, ce que le bruit est à la musique : un vecteur de cacophonie, où l’information perd en qualité ce qu’elle gagne en quantité. Et c’est encore plus vrai pour les SMS, que j’utilise pourtant, mais qui me prennent un temps fou à rédiger : impossible pour moi d’échapper à la langue française pour adopter le style télégraphique. Il y a quand même dans la pratique de cet outil, un effort de concision, d’optimisation à faire dans la rédaction de l’information, si on ne veut pas y perdre son français (le latin, c’est déjà fait).

Et perdre son français, c’est perdre le sens de ce pour quoi le langage parlé et écrit nous distingue de l’animal : une manifestation de la pensée. Lorsque je pris la décision de quitter mon emploi de chef de projet en informatique, on fut étonné par une des raisons que j’avançais pour expliquer ce choix : retrouver du sens dans mon travail et ne pas être considéré uniquement comme un élément d’un tout (l’entreprise), mais comme un humain capable d’avoir une pensée différente de celle de ma hiérarchie et qui peut et même se doit de l’exprimer. Tout a commencé par un mail, un écrit qui répondait à une injonction de mon N+2, faisant suite à un mail de mon N+1 resté sans réponses, car je rentrais d’un arrêt maladie pour épuisement professionnel. Et un mois de lecture de mail en retard demande un certain temps. Sans rentrer dans les détails, je lui répondais sur un registre qui n’était pas informatif, mais émotionnel : laissez-moi du temps, et pensez un peu à moi. L’écrit dans le cadre professionnel tolère très mal le registre émotionnel, car il ne reconnaît pas le droit de l’utiliser quand le destinataire a une forte autorité hiérarchique. C’est une forme de déshumanisation de l’information (du message), des acteurs de la communication (destinateur, destinataire) et du langage qui est son support.

Pour fuir cette déshumanisation dans ma vie professionnelle, il me fallait lui redonner un sens, une forme humaine. Quoi de plus humain que l’écriture d’une autobiographie ou d’une biographie ? C’est autour de ce besoin presque vital et dans une moindre mesure thérapeutique que l’écriture trouva un nouveau sens pour moi : se raconter, raconter les autres. Quand j’écoute les réactions de mon entourage à propos de ma décision de faire de l’écriture mon métier, celui-ci ne semble pas être étonné, comme si c’était une évidence. Mais il y a un bémol. Quand je regarde les grandes étapes de ma socialisation scripturale et quel en a été le moteur, je suppose avoir profité d’un environnement social favorable, plus favorable que celui où a évolué mon frère — qui a fait le même métier que mon père —, plus favorable que celui où ont évolué mes deux sœurs, les deux ayant arrêté leurs études à 16 ans, sans diplôme : l’une à un niveau CAP et l’autre à un niveau première. Je suis le seul de la fratrie à avoir fait des études supérieures. La question que je me pose, et à laquelle personne ne peut répondre : quelle aurait été ma trajectoire si je n’avais pas quitté ma famille biologique ?

Revenons à ce choix radical d’arrêter la voie pour laquelle j’ai consacré 35 ans de ma vie. J’ai évoqué la fuite de la déshumanisation dans mon travail : plus qu’un sentiment une réalité, car de nombreux départs précédèrent et suivirent le mien, pour des raisons similaires. Mais après, est-ce que cette recherche de sens, de plus d’humanité, s’est-elle concrétisée et de quelle façon ? J’ai parlé de l’écriture sur soi (ou sur les autres) comme tremplin. Cette orientation ne m’est pas venue un matin, en me levant, tiens, je vais devenir écrivain public, non. C’est plus subtil. Il y a plusieurs ressources parmi lesquelles – mais en avais-je conscience ? –, j’ai pu la concevoir :

  • le fait d’avoir pratiqué l’écriture créative pendant mon enfance et mon adolescence

  • la lecture. Tout ce qui me passait sous la main.

  • voir Annie écrire son journal

  • un document manuscrit de 20 pages que m’a transmis Annie après le décès de Paul.

Pour ce dernier, il s’agissait d’un récit dont le sujet principal était la vie de ma mère, sur 10 pages, et l’autre moitié du document, son agonie et sa mort. Ce n’est pas tant le contenu qui m’a interpellé, bien que je ne soupçonnais pas des faits qui ne m’ont jamais été rapportés de vive voix, mais la disproportion entre la vie d’une part et les détails extrêmement précis sur le déclin et la mort d’autre part.

Ce document a fait écho à la fameuse rédaction de CM2 : finalement, Paul s’est servi de cet écrit tardif pour les mêmes raisons qui m’ont poussé à décrire dans le détail des moments de vie criant de vérité. Écrire pour guérir, se guérir, et pour transmettre, pour dire à l’adulte que je suis maintenant ce qu’il ne pouvait partager avec l’enfant que j’étais alors.

Finalement, mon rapport à l’écriture a essentiellement été piloté par des évènements exogènes : le milieu social bienveillant tourné vers l’extérieur, l’instituteur passionné par les mots, les journaux et les livres à portée de main, les dessins commentés de Paul, sa curiosité qu’il m’a transmise.

Mais des freins ont ralenti ce désir de communication scriptural : l’interdiction sociale de verbaliser le deuil (de mettre en mots l’indicible), la non-prise en compte par l’éducation nationale (de l’époque) du plaisir d’écrire par l’apprentissage de l’écriture créative ou récréative ; et la non-transmission de ses codes, de ses méthodes, pour proposer à ceux qui le souhaitaient d’exprimer leurs émotions par la création littéraire. Puis plus tard, après l’adolescence, sans doute en réaction à ce vide d’éléments favorables, l’écriture utile, professionnelle transforma l’art scriptural en besogne fastidieuse. Puis calamiteuse, par l’apparition des mails, des SMS, dans mon environnement de travail : est-ce pour autant qu’il faille les ignorer ? En fin de compte, c’est probablement l’écriture qui m’a attrapé plus qu’un acte délibéré d’aller vers elle.

Consigne : il s’agit d’une autosocioanalyse écrite dans le cadre d’une formation d’écrivain publique. Elle concentre les rapports à l’écriture d’un étudiant tout au long de sa vie.

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