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Contretemps

Bien décidé à ne pas me laisser faire, je franchis le sas de Pour l’Emploi et me dirige droit vers l’accueil général. Un sérieux vigile se campe et me somme de décliner mon identité.

— Jean Dutilleul.

— Avez-vous rendez-vous ?

— Justement, je viens pour prendre rendez-vous avec ma conseillère.

— Ce n’est pas possible.

— Et pourquoi, je vous prie ?

— Il faut que vous preniez rendez-vous par internet sur le site de Pour l’Emploi.

— Je n’ai pas internet.

Dans ce cas, vous pouvez utiliser les terminaux mis à votre disposition sur votre gauche.

Nos regards se croisent sur quatre terminaux en accès libre. Son sourire de clown triste répond au mien de circonstance. Puis il s’éloigne et intercepte un alter ego sans rendez-vous : il semble un peu perdu avec sa mallette.

Je m’avance vers le terminal non occupé. Un homme sur ma gauche, aux cheveux grisonnants, tapote sur son écran en pestant. Une femme devant moi donne des coups de souris sur son clavier en jurant. Un jeune à casquette semble chercher quelque chose derrière son écran noir. Il revient à sa place en se grattant l’entre-jambes. Je lui demande : « Vous aussi, vous n’y connaissez rien ? ».

— Non, crie-t-il. Il est niqué comme sa mère !

— Demandez de l’aide au vigile. Tiens, le voilà qui arrive.

Le vigile s’avance, les bras bodybuildés croisés sur l’abdomen.

— Monsieur, vous devez partir. Votre temps est terminé.

— Ah, vous tombez bien, l’écran de monsieur est en panne.

— Ce n’est pas mon problème. Votre temps est terminé. Revenez lundi matin. Demain c’est férié.

— À qui parlez-vous ? À moi ou à ce monsieur ?

— À vous.

Mais je viens d’arriver, je discutais avec ce monsieur dont le terminal semble avoir une panne. Regardez, enfin !

En effet, vous êtes arrivé après lui et vous devez partir pour lui laisser votre place. Une équipe de maintenance viendra le réparer cet après-midi. Monsieur, ne faites pas d’histoire. La sortie est par ici.

La casquette, l’air goguenard, prend ma place, pendant que le gorille m’accompagne vers le sas. Je m’éloigne de l’agence, tête basse, plus par dépit que par protection contre ce vent chaud chargé de sable.

Je ne l’ai pas remarqué tout de suite. L’homme à la mallette marche sur l’autre trottoir. Je suis trop plongé dans mes pensées : le dialogue de sourds avec le vigile, la casquette qui se moque. Les reproches m’attendent dans mon trois-pièces délabré, ceux d’une femme et d’une fille aux abois.

Je m’arrête au Bar de l’Oubli. Les portes s’écartent sur mon passage. L’air vicié m’arrache une grimace. Le serveur derrière son comptoir m’ignore. Je m’installe à une table, dos au mur, face à l’entrée. La radio poussée à fond annonce une nouvelle période de canicule hivernale. 2022, l’année de tous les excès : trois tempêtes en deux semaines, des feux dans la forêt des Vosges et celle de Fontainebleau.

L’homme à la mallette, costumé cravaté, entre précipitamment. Il s’installe à ma table.

— Monsieur Dutilleul ? Vous permettez ?

— Ben, c’est-à-dire… comment connaissez-vous mon nom ?

— Je vous ai vu à Pour l’Emploi et je vous ai suivi.

Pourquoi ne pas partager ce moment de détresse avec cet inconnu. Oui, nous pourrons échanger nos expériences malheureuses, trinquer à l’absurdité, noyer nos échecs dans la bière ou le gamay.

— Je suis à sec, en ce moment. Mais vous m’êtes sympathique. Qu’est-ce que vous prenez ?

— C’est moi qui me suis installé à votre table. Patron ! Deux limonades !

Je le trouve moins sympathique. Il va me gâcher mon ivresse avec sa limonade.

— Ah, vous auriez préféré quelque chose de moins sucré. Ce sera pour plus tard. Voilà, j’ai une proposition à vous faire, et pour que vous compreniez bien, il est préférable que vous ayez les idées claires.

Qu’est-ce que c’est que cet olibrius ? Pour qui se prend-il ? Il va décider pour moi ce que je bois. Je vais te le dégager, vite fait !

— Je sais ce que vous pensez. Alors, ne le prenez pas mal. Vous me remercierez quand vous aurez pris connaissance du projet que je vais vous soumettre.

Et là, il ouvre sa mallette et en extrait un objet long comme une main, enveloppé dans un journal. Puis il s’avance, le buste au-dessus de la table.

— Surtout, ne dites rien, dit-il à voix basse.

Il regarde à gauche et à droite, se retourne, observe le serveur en pleine discussion avec son smartphone. Rassuré, il reprend sa position initiale et commence à dérouler le papier journal, lentement.

— Un Sig Sauer, chambré en 9 mm Parabellum. 15 cartouches. Je le remets dans la mallette. Attention ! La sécurité est enlevée.

Sidéré, la bouche ouverte, je fixe la mallette.

— Pas d’inquiétude. C’est pour notre sécurité. Si tout se passe bien, je n’aurai pas à m’en servir.

— Écoutez-moi bien, monsieur. Je vais me lever, vous allez attendre que je sois sorti. Vous et moi, on ne se connaît pas. On ne s’est jamais vu.

— Je comprends votre surprise. Laissez-moi vous expliquer. Tous mes clients ont été satisfaits à 100 % de mon travail.

— Vous les zigouillez une fois que vous les avez dépouillés. C’est ça, hein ? Vous êtes mal tombé. Je n’ai plus un rond. Pour l’Emploi m’a radié des listes. Alors…

— Calmez-vous et pas si fort, le patron du bar nous regarde.

Je ne sais plus quoi faire. Ce type est fou et armé. Si je pars, il me suit et mon compte est bon. Écoutons son baratin. J’improviserai.

— Qu’est-ce que vous me voulez ?

— Ah, j’en étais sûr. Tous mes clients sont comme vous. Passé le moment de surprise, la curiosité l’emporte et ils m’écoutent.

IL fouille à nouveau dans sa mallette et pose une pile de documents sur la table. Je finis ma limonade.

— Vous avez remarqué comme moi, et nombre de gens dans votre situation, les difficultés qu’engendre la perte d’un emploi.

Pour me donner une contenance, je fais tourner mon verre pour y voir les reflets que la lumière des spots renvoie.

— Alors, entrons dans le vif du sujet.

Je fais à peine attention à lui, quand il prend un document de la pile, me le tend sous le nez, et le repose devant lui.

— Ceci est un contrat tripartite : « Je soussigné, monsieur Schiffer Luc, mandataire… », mes parents sont lettons, mais je suis né à Paris. Je vous passe les détails, vous aurez tous les éléments dans ce document. Mais venons-en au plus intéressant. « Le présent contrat propose, sous forme de troc, un échange contre service. Il ne sera jamais demandé d’honoraire sous quelque forme que ce soit (espèce, chèque, travail, etc..). En contrepartie du service désigné plus loin en annexe dudit contrat, le client s’engage à céder au mandataire une durée de son vitae expectationem contre ledit service. Le mandataire procédera à l’échange en lieu et place dudit client. Le mandant se verra augmenter son vitae expectationem d’une durée équivalente à celle cédée par le client », c’est-à-dire : vous, « au mandataire », c’est-à-dire : moi. « Contrat effectué en trois originaux… date, lieu et signature »

— Je n’ai rien compris à votre charabia. Qu’est-ce que c’est que ce service et ce, comment déjà, vité espectatiome ? Vous êtes malade, mon vieux.

Pourquoi resté-je à l’écouter, ce letton cinglé ? Il faut que je me calme. Je vais fixer le barman, il va bien remarquer quelque chose. Je vais lui faire des clins d’œil. Il préviendra la police pour virer ce type.

— Vous avez une poussière dans l’œil ? Prenez ce mouchoir. Avec ce sirocco dehors, le sable s’infiltre partout.

Il n’est pas dupe. Il a vu mon manège. Il faut jouer serré. Je vais discrètement envoyer un texto aux flics.

— Ne faites pas cela. Vous avez une famille et, si mes informations sont exactes — elles le sont toujours —, elle vous attend avec des résultats. C’est une occasion unique qui s’offre à vous : je vous trouve un travail très bien rémunéré dans le domaine où vous excellez. Vous êtes journaliste, n’est-ce pas ?

— Quoi ? Vous espionnez les gens et ensuite vous les faites chanter ? Si jamais vous touchez à ma famille…

— Calmez-vous ! Le mandant, monsieur Lenoir, vous offre sa place dans un journal réputé. En échange, vous lui donnez, disons, un peu de votre temps…

— De mon temps ? Qu’est-ce que vous voulez-dire ? Vous voulez que je travaille à la place d’un journaliste ? Mais, ça ne se passe pas comme ça dans la profession. Vous imaginez que son patron va accepter qu’un inconnu le remplace ?

— Vous n’êtes pas un inconnu. Et son patron, comme vous dites, n’y verra que du feu… ou plutôt que des flammes.

La peur m’envahit. Mes mains tremblent. J’ai des fourmis dans les bras, dans les jambes, puis dans tout le corps. Ma poitrine me fait mal, mon cœur s’accélère, j’ai la nausée, ma vue se trouble, la tête me tourne, je vacille…

— Monsieur ! Monsieur !

Le barman et l’homme à la mallette se penchent sur moi. Je suis allongé sur une banquette. La tête me tourne encore, et je me hisse pour m’asseoir. Le barman me tend un verre : un rhum de sa fabrication sans doute. Je grimace en déglutissant.

— Je comprends votre émoi. Signer un contrat est toujours un moment d’émotion. Et vous êtes émotif, n’est-ce pas ? Voulez-vous qu’on appelle un médecin ?

— Non, ça va aller. Mais, quel contrat ? Je n’ai rien signé. Vous m’avez drogué c’est ça ?

Je cherche le barman dans la salle : il a disparu. Il n’y a que moi et ce Schiffer. Les clients sont partis. Je regarde ma montre : 23 h 12.

— Pas d’inquiétude, monsieur Dutilleul. Ou devrais-je dire, monsieur Lenoir, ancien grand reporter au journal Sidération. Vous avez rempli votre part du contrat et le mandant est très satisfait. Je ne devrais pas, mais il a absolument voulu vous rencontrer. Il nous attend chez lui.

— Je ne comprends toujours pas ce que vous me dites. Vous m’avez drogué et vous m’avez obligé à signer je ne sais quel papier. Vous ne vous en sortirez pas comme ça ! J’appelle la police.

Je fouille dans mes poches et trouve un portable et des clefs. Un smartphone dernier cri. Je brandis mes trouvailles sous son nez.

— Vous les avez glissés dans mes poches pendant mon malaise.

— C’est à vous, monsieur Lenoir. Votre voiture est garée juste devant le bar. Nous y allons ?

Je regarde le téléphone, puis les clefs. Je sors du bar, ahuri : devant moi, une Ferrari brille sous l’éclairage d’un lampadaire. Un froid vif me glace le corps. Un homme sensé partirait en courant. Moi, je reste là, incrédule.

— Vous ouvrez les portes, monsieur Lenoir ?

— Arrêtez avec vos monsieur Lenoir. Je ne sais pas ce que vous tramez. Nous allons rendre cette voiture et ce téléphone à son propriétaire, et après nous irons au commissariat.

Je m’étonne de mon assurance. Élodie serait surprise de m’entendre prendre des décisions tranchantes, sans détour. Combien de fois nos soirées se sont abrégées en disputes et en reproches ! « Depuis ton burn-out, tu ne nous regardes plus. Ta fille ne va pas très bien. Manon ne voit plus personne en dehors du Lycée. Est-ce que tu t’en es rendu compte ? Non, bien sûr ! Et nous deux, je ne compte plus les années où nous ne faisons plus l’amour. Je te préviens, nous allons sur la mauvaise pente, tous les deux. »

Les 400 chevaux me donnent la chair de poule. Je ne me suis jamais senti aussi bien. Je perçois la présence de mon voisin. Il détaille le moindre de mes gestes, m’indique la direction à suivre. La nuit sans étoiles enveloppe la ville et son faubourg. La neige commence à tomber alors que ce matin il faisait si chaud. Nous arrivons dans un quartier que je connais bien. Le letton me fait signe de me garer près d’un immeuble défraîchi. Mon immeuble.

— Qu’est-ce qu’on fait chez moi ? Ne me dites pas que la personne que vous avez volée habite ici, je ne vous croirai pas.

Pour la première fois, l’homme ne dit rien. Il sourit. Il ouvre la porte d’entrée et sonne à l’interphone. Je cherche mes clefs dans ma poche de veste. Un trousseau, mais pas ceux de mon appartement.

— Madame Dutilleul ? C’est Luc Schiffer.

Un grésillement. Nous montons les escaliers. Une impression étrange : combien de fois ai-je emprunté cet itinéraire ? Des milliers peut-être, et pourtant il me semble de moins en moins familier. Sur le palier, le vieux paillasson Game Of Thrones offert par Manon a disparu et à la place un tapis rouge You Welcome.

— Je ne trouve pas mes clefs. Qu’est-ce que vous en avez fait ?

Schiffer ne répond pas. Il sonne à ma porte. Des pas. La porte s’ouvre. Élodie, resplendissante, dans une robe rouge qui lui affine la taille et montre ses formes, près du corps que j’imagine comme jamais. Je vis à ses côtés depuis 19 ans et je la découvre pour la première fois. Elle me sourit et me lance un « Bonsoir, monsieur Lenoir, c’est un grand honneur pour moi de rencontrer une célébrité comme vous. Je suis heureuse de vous recevoir, même à une heure aussi tardive. Monsieur Schiffer — bonsoir, monsieur Schiffer —, monsieur Schiffer nous a expliqué que vous étiez un homme très occupé et très demandé. Je vous en prie, ne restez pas sur le palier. Mon mari rentre bientôt. Il est allé promener le chien. »

Je reste bouche bée. Ma femme me vouvoie, m’appelle par le nom de l’homme que je suis sensé rencontrer, et un autre homme qui se fait passer pour moi promène un chien que nous n’avons pas.

Je marche comme un automate. Luc Schiffer me tient par le bras, tout sourire.

— Ne vous inquiétez pas, chuchote-t-il. Il est normal que vous soyez sous le choc. Cela fait partie du contrat. Je serai près de vous dans ces circonstances. Laissez-moi faire.

Nous nous dirigeons dans notre salon. Il est meublé avec goût, le goût d’Élodie, celui qu’elle n’a jamais pu exprimer depuis mon licenciement, il y a maintenant cinq ans. Nous nous asseyons sur un canapé en cuir véritable, celui du catalogue qu’elle conservait comme un trésor. Élodie est proche de moi, mon genou pourrait toucher le sien.

— Monsieur Lenoir a eu une journée fatigante, lance le letton. J’espère que vous ne lui en voudrez pas d’être si peu loquace. D’ailleurs il a pris froid et une méchante extinction de voix l’empêche de nous raconter ses exploits et sa promotion.

Je regarde Schiffer comme une poule regarderait un couteau, quand Élodie pose sa main sur ma cuisse : « Pauvre monsieur Lenoir. Je vais vous apporter une boisson chaude. Mais avant, je voulais vous féliciter. Rédacteur en chef du journal Sidération, quelle promotion. Mais dites-moi : quelle tragédie pour votre prédécesseur. Finir carbonisé dans sa voiture en bas de sa villa, et en pleine nuit, sans témoin pour appeler les pompiers. Quelle horreur ! »

Les paroles de Schiffer me reviennent : « Et son patron n’y verra que du feu… ou plutôt que des flammes. »

— Mon mari ne tarit pas d’éloge sur vous depuis que vous l’avez nommé grand reporter. Je le verrai moins, mais que voulez-vous, il a tellement changé depuis. Tellement.

En disant cela, un instant, elle pose son index sur sa lèvre inférieure, rêveuse. Élodie se lève dans toute sa splendeur et disparaît dans la cuisine.

— Comment la trouvez-vous ? Magnifique, n’est-ce pas ? Et ça, c’est grâce à vous.

Un bruit de clef dans la porte. Élodie revient avec un plateau qu’elle pose sur la table basse. Mon regard s’arrête sur son décolleté. Elle s’en aperçoit et ne s’en offusque pas. Au contraire. Elle m’adresse un sourire complice. Puis elle se redresse et me tourne le dos.

— Ah, mon chéri, te voilà ! Nous t’attendions avec monsieur Schiffer et monsieur Lenoir.

Nous nous levons Schiffer et moi. Le chien prend notre place sur le canapé. Je n’avais pas remarqué le tableau sur le mur d’à côté. Une copie d’un Modigliani, mon artiste préféré. Et derrière l’homme qui vient d’entrer, un miroir ancien, comme celui que nous avions vu en chinant près des Halles. À l’époque, il était hors de prix. L’homme me tourne le dos, accroche sa veste sur une patère et pose un objet sur un guéridon — depuis quand nous avons un guéridon ? Je m’avance. Je suis à côté de lui. Il relève la tête face au miroir. Je vois son reflet : un homme encore jeune, la quarantaine heureuse. Il voit le mien, les cheveux poivre et sel, des rides sur le front, les yeux cernés par soixante années d’une vie intense.

— Bonsoir, monsieur Lenoir, dit-il.

— Bonsoir, monsieur Dutilleul.

Nos deux visages se confondent pour ne former plus qu’un. Une sonnerie retentit. Un vieux canapé en tissu traîne seul au milieu du salon cerné de murs au papier jauni. Où est celui en cuir ? Et le miroir ? Le Modigliani ? Ce voleur de Schiffer est parti avec. Mon Modigliani. Il en a oublié sa mallette. Un téléphone portable répète sa litanie dans ma poche de veste. Je réponds. Une voix qui ne m’est pas inconnue me rappelle un rendez-vous que j’aurais oublié.

— Je suis inquiète. Êtes-vous sûr que tout va bien ?

— Mon amie, je ne comprends pas ce qui arrive ici.

— Passez me voir ce matin. Dans une heure. C’est possible pour vous ? La dernière fois que nous nous sommes vus, vous m’avez parlé d’un homme qui vous suivait. Est-ce que vous l’avez revu depuis ?

— Oui, il était là, chez moi. Il dit s’appeler Luc Schiffer.

— Venez le plus vite que vous pouvez. À tout à l’heure, monsieur Dutilleul.

Je descends les escaliers en courant. J’ouvre la porte de l’immeuble, un air chaud me fouette le visage. La rue est déserte. Ma montre indique 10 h 30. Le soleil est déjà haut dans le ciel. La Ferrari n’est plus là. Lenoir a dû repartir avec. Je préfère ça. Et ce Schiffer, quel homme étrange ! Il faudra que j’en parle à Élodie. Et je ne veux pas de chien dans notre appartement ! C’est encore un caprice de Manon. D’ailleurs où elle ? Je ne l’ai pas vu ce matin.

Une semaine s’est écoulée depuis les évènements et l’appel affolé de celle que j’appelai « mon amie ». Je l’avais choisie pour la couleur de ses yeux et son port de tête, il y a vingt ans déjà. Au début, j’étais plutôt sceptique sur l’efficacité de ces séances. Mais je n’avais pas le choix, il fallait en passer par là pour « avancer sur le chemin de la guérison ». C’était son credo et celui des experts. « L’accident qui a décimé votre famille, le choc post-traumatique qui s’en est suivi, a fait ressurgir une personnalité schizoïde que nous allons traiter, monsieur Dutilleul.  Avec de la patience et de l’assiduité, nous progresserons, ensemble. Je suis là pour vous aider ».

Un rituel s’installait entre nous : je m’asseyais face à elle sur la chaise du milieu. Puis elle me demandait : « Qui avons-nous l’honneur de recevoir aujourd’hui ? » Et je lui répondais : « Monsieur Lenoir, Élodie et leur chien ». Un autre jour, ce serait : « Jean Dutilleul, Élodie et Manon ». Il était important pour elle de savoir qui était dans la pièce. Elle adaptait l’entretien en fonction de l’auditoire : Lenoir, un homme de sa classe, ne pouvait être considéré comme Dutilleul, fade et triste.

Quand je suis ressorti du cabinet, c’était comme une résurrection, une transfiguration. Un homme nouveau s’élançait sous un ciel merveilleux, pour rencontrer sa destinée, et cet homme c’était moi. Je quittais le chemin de la guérison pour celui de la raison. Mon amie n’a pas été convaincue par mon autodiagnostic. Sa vitae expectationem — son espérance de vie — n’a pas résisté à mon Sig Sauer.   Dommage, elle ne sera plus là pour accueillir son nouveau patient. Mais, avais-je encore besoin d’elle ?

11 h 30. Je marche, une mallette à la main. Je passe le sas de l’agence Pour l’Emploi. Un homme discute avec le vigile. Il dit s’appeler Jean Dutilleul. C’est mon client, mon rendez-vous, et il ne le sait pas encore. Il sortira, je le suivrai jusqu’au Bar de l’Oubli et je lui dirai : « Bonjour monsieur Dutilleul. Je me présente, Luc Schiffer».

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