Émile Pupille

par | Juil 17, 2020 | Nouvelles | 0 commentaires

Sous le ciel noir de juillet, près du marché aux puces de Noisy, le chariot crasseux débordait de fripes, d’outils rouillés, de jeux en bois brisés, et bien d’autres choses encore. À ses côtés, le jeune Samuel haranguait les passants au regard rivé sur un horizon qu’il ne connaîtra pas. Le sien ombrait la cabane de jardin qui lui servait d’abris : un dôme de déchets plus haut qu’un arc-en-ciel. Son gagne-pain. Une vieille dame au cabas chargé de provisions lui lança des injures comme des pierres : un va-nu-pieds, un parasite de la société, voilà ce qu’il était, à se couvrir le corps de frusques. Impassible, Samuel continuait son marché, à qui voudrait bien, contre une pièce ou deux, acquérir une radio d’époque poussiéreuse, un tourne-disque démembré, un vieux réveil à remonter.

La bourrasque chavira les étals des marchands de bricoles : Samuel attendait patiemment que l’un d’eux, trop pressé pour remballer le chaland, oubliât dans le caniveau, une serpe gavée de rouille, un livre ancien sans reliure. La rue remontée libérait son trop-plein de bazar et de traîne-misère. Samuel tenait dans ses mains l’objet dégoulinant de pluie froide : une montre à gousset sauvée in extremis d’un plongeon dans les égouts. Il détala brinquebalant face au vent chargé d’odeurs nauséabondes ; elles lui traçaient son chemin depuis l’âge de neuf ans, quand ses parents l’oublièrent dans leur fuite de braqueurs pourchassés. Dans sa cahute, un sommier sans matelas pour s’allonger, dormir parfois quand la faim lui autorisait une trêve. Tenant la montre à gousset devant les yeux, il se cala au fond du lit pour mieux la contempler, dos à la fenêtre orpheline.

Le boîtier doré s’ouvrait sur un triple cadran, un chronomètre, une face de lune sur fond bleu. Samuel voyait déjà les vêtements qu’il pourrait s’offrir pour faire taire la vieille, les poulets rôtis pour sourdre les gémissements de son ventre affamé. Le dos du couvercle cachait un opercule récalcitrant. Un pointeau l’ouvrit comme une huître. Un portrait d’enfant apparu sous un rais de lumière : une inscription, Émile Pupille. La photo jaunie par des années d’oubli lui parut familière. Cette expression fuyante, ces lèvres pincées par le manque d’affection, Samuel les affrontait chaque matin devant la glace au-dessus de la pierre à évier. Le sort qui jeta ce portrait entre ses mains calleuses changea ses plans. Avant de trouver le fourgue qui le volerait assurément, l’enfant déjà trop vieux pour s’émouvoir décida que celui du portrait devait retrouver ce qui lui appartenait de droit. Pourquoi ? Samuel pensait que le sort qui l’avait jeté ici, des parents innommables, lui devait plus qu’une montre sans prix : une rencontre.

La tâche pour remonter jusqu’au propriétaire ou ses descendants s’avérait ardue. Pragmatique, Samuel retrouva l’adresse du marchand imprudent. Il ne valait pas mieux que lui, extérieurement. Son abri de tôle et de bois cachait un trésor. Samuel attendit que le Grenouillard sorte de son repaire. Le bougre était connu pour approvisionner les restaurants parisiens en batraciens. Cette couverture masquait une activité appréciée des chevaliers de la pince monseigneur : fourgue. Il pointait tous les jours vers 9 h au commissariat. Ce matin-là, Samuel entra sans trop de mal dans la piaule du Grenouillard.

Rien ne suggérait de l’extérieur le niveau d’exigence avec laquelle le fourgue entretenait son logis : comme un hôtel cinq étoiles. Des étagères cachées derrière des trompe-l’œil en tissus regorgeaient d’objets tous azimuts : triés par taille et par valeurs, ils étaient identifiés discrètement par un symbole. Samuel savait ce qu’il cherchait : un registre. Comment trouver le Graal ? Il connaissait la ruse du Grenouillard, prompt à échapper à la moindre inspection. N’avait-il pas, lors d’une perquisition, mis discrètement dans une des poches de l’inspecteur le butin d’un larcin commis la veille. Après 10 heures de garde à vue, il récupéra son bien mal acquis, en bousculant l’inspecteur pour lui faire les poches. Son culot, en retour, lui valut l’estime des voleurs à la tire de toute la banlieue est, et trois ans de mise à l’épreuve. Samuel en déduisit qu’il lui fallait se mettre à la place du Grenouillard : rechercher une cache invisible, qui n’attire pas l’attention. L’évidence, comme un nez au milieu de la figure. Un papier peint recouvrait un des murs de l’unique pièce. Des roses, des tulipes, des fleurs des champs, du sol au plafond. De loin comme de très près, aucun œil entraîné comme celui de Samuel ne pouvait découvrir le secret de ces floralies : des calligrammes.

Comment procéder ? Trouver la fleur avec le numéro associé à la case dans laquelle le brocanteur avait placé la montre gousset avant de l’égarer. Ce devait être un tout petit emplacement, le seul encore vide. Samuel fouilla derrière les rideaux en trompe-l’œil. Il releva le symbole de l’emplacement vacant. Puis, méthodiquement, il décrypta un à un chaque calligramme.
« Lève bien les mains au-dessus de ta tête, fils de pute ! »
Samuel s’immobilisa. Il l’avait oublié, celui-là ! Il sentit deux mains comme les mâchoires d’un étau autour de son cou. Samuel tenta de se dégager, mais l’adolescent ne pouvait pas lutter contre la hargne du Grenouillard. Il sombra.
La voix graisseuse du fourgue le tira de son coma. Samuel ne pouvait pas bouger un muscle. Son hôte l’avait ficelé comme une andouille qu’il était. Il s’en voulait de n’avoir pas anticipé l’arrivée silencieuse du Grenouillard.

« Tu l’as retrouvée, sale gamin »

La montre se balançait au-dessus de l’adolescent à l’instar d’un métronome. Le son du mécanisme lui parvenait aux oreilles comme les battements d’un cœur. Le sien ne tenait qu’à un fil : combien de temps lui restait-il ?
« Ne me dis pas que tu es venu pour me la rendre ! Hein ? Qu’est-ce que tu cherches ? »
La gorge en feu de Samuel cracha quelques mots inaudibles. Le camelot l’arracha du sol pour l’asseoir sur un fauteuil Louis XV, un panar dégarni. Il disparut dans la cuisine et rapporta un verre d’eau fraîche, qu’il lui fit avaler. Les yeux du jeune fripier pleuraient des larmes de peur.

« Ne me tuez pas. Je l’ai trouvé hier dans la ruelle aux puces. Elle est tombée de votre poche. Je l’ai ramassée. C’est tout.
— Alors, qu’est-ce que tu fais chez moi ?
— Je cherche l’enfant.
— Quel enfant ? Il n’y a pas d’enfant ici, à part l’enfant de pute qui est assis devant moi.
— Celui de la photo, dans la montre.

Le fourgue ouvrit le boîtier et le flanqua sous le nez du Samuel.

— Quelle photo ? Il n’y a rien. Tu me racontes des salades.
— Non ! Il y a une cache. Il faut une pointe de couteau pour l’ouvrir.
— Et puis quoi ? Qu’est-ce que tu lui veux à cet enfant ? Hein ?
— Je veux le rencontrer.
— Intéressant. Et comment vas-tu t’y prendre, Sherlock Holmes ?

Le ton du Grenouillard avait changé, moins menaçant.

— L’inscription.
— Émile Pupille ? C’est peu, et ça ne mène nulle part.
Puis il le prit par le col.
— Trente ans que je recherche, gamin, les fumiers qui ont collé cette photo dans ce boîtier.
— Je ne comprends pas. Vous connaissez l’enfant sur la photo ?
— Il est en face de toi, gamin.

Le Grenouillard avait détaché Samuel. Ils étaient assis dehors, côte à côte sur un banc, silencieux. L’homme avait allumé une pipe et tirait dessus, lentement.

— Je te connais, non ? Tu bricoles de la drouille aux puces dans un chariot de misère. Tu loges au pied de la décharge.
Il n’attendait pas de réponse, continuait à tirer des bouffées sur sa pipe au culot encrassé de jus amer. Samuel s’imprégnait de l’odeur âcre que son voisin lui soufflait au visage, comme pour mieux deviner ses pensées. Qu’avait-il déclenché au plus profond chez cet homme pour l’amener subitement à l’épargner ?

— Tu n’as personne qui t’attend chez toi. Hein ?
Samuel n’osa pas se lever. L’homme aurait tôt fait de le plaquer au sol, avant même qu’il n’ait parcouru deux mètres.
— Comment tu t’appelles ?
— Samuel.
— Reviens demain, Samuel. J’aurai quelque chose à te montrer.

Il attendait Samuel sur le pas de la porte, une main accrochée à sa pipe et l’autre au dossier du banc. Rémi souffla une bouffée, le fit entrer avec une tape dans le dos, comme un vieil ami. Sur la table, le fumet d’un rôti assaillit les papilles du garçon. Son hôte l’invita à s’asseoir, déboucha une piquette et s’envoya une rasade au goulot. Le Grenouillard avec une réputation de buveur sans soif.

— Qu’est-ce que tu regardes ?
Rémi se leva, décrocha le pendentif que Samuel avait en ligne de mire.
— Voyons ce que tu as dans la caboche. Sais-tu ce que c’est ?
— Un pendentif ?
— Mais encore…
— Je ne comprends pas. C’est un collier en cuir avec une boule en bronze.
— Une bulla romaine. Prends-la. Mets-la autour de ton cou.

Samuel s’exécuta, à la fois méfiant et intrigué par ce cadeau inattendu. La voix du Grenouillard diminuait d’intensité pour devenir inaudible. Sa bouche se figea grande ouverte, tandis que la bouteille qu’il tenait devant lui, légèrement penchée, perlait une goutte de nectar carmin qui ne voulait pas tomber. L’adolescent se leva et contourna son vis-à-vis. Il ne cillait pas. Sa pipe posée sur le cendrier fumait étrangement. Le brouillard de tabac ne montait plus : il semblait s’immobiliser à une main du foyer. Samuel osa toucher l’homme pour le secouer. Il semblait pétrifié, vraiment.

Paniqué, Samuel ouvrit la porte, pensant qu’il était temps de fuir le repère de son hôte. Dehors, il n’avança plus. Pas un bruit. Pas même les jacasseries de la pie qui logeait dans le marronnier en surplomb de la cabane du Grenouillard. La pie était juste au-dessus de lui, comme clouée dans le ciel. Le jeune fripier couru tout droit, sans réfléchir. Il croisa un enfant qui tendait les bras vers sa mère. Entre les deux un ballon rouge et bleu flottait à mi-hauteur. Ni la mère ni l’enfant ne bougeaient. Samuel fit le tour de ce tableau tridimensionnel. Il cogna le ballon avec son poing. La douleur lui arracha un cri. Sa main endolorie commençait à bleuir comme s’il avait frappé un mur en béton. Un peu plus loin, dans sa course effrénée, Samuel trébucha entre un homme et un chien. L’homme semblait mimer celui qui tire sur la laisse de son chien. Le chien aussi mimait la scène, les pattes de devant légèrement au-dessus du sol. L’adolescent se releva, engueula la terre entière, en remontant une file de voitures à l’arrêt. Aucun bruit de moteur. Les passants ne passaient plus, et ceux qui étaient engagés sur le passage clouté, semblaient figés, eux aussi, comme des funambules. Samuel ne percevait que le crissement de ses Rockabillys sur le macadam.

Il dépassa les bains-douches, rue Georges Laigneau, puis se dirigea vers la terrasse du café des Sports. Un serveur immobile versait depuis longtemps le contenu de sa bouteille sans qu’aucun verre ne déborde. Samuel aurait bien vidé le contenu des ballons posés devant les clients aphones et atones. La chaleur de juillet transpirait dans son cou : il porta la main à son collier pour le retirer. Soudain, un vacarme de tous les diables lui cracha aux oreilles des conversations d’ouvriers assoiffés. Le carillon du tramway tinta sa rage pour se frayer un passage dans la rue encombrée. Des hommes paillards criaient leurs chants outrageux en sortant des bains-douches, la serviette sur l’épaule. Le patron du bar se dirigea vers Samuel, brandit un pichet au-dessus de sa tête chauve et rose, menaçant. L’égaré du bidonville de Noisy recula, manqua de se faire renverser par un camion de pompier qui hurlait sa sirène. Il sauta à nouveau sur le trottoir, piqua un sprint dans une impasse, pour se cacher comme un chien battu, derrière un arbre mort. Essoufflé, Samuel crachait encore des jurons, quand la vielle au cabas, qui arrosait ses géraniums, le reconnus et lui pesta qu’il n’avait rien à faire ici, lui, ses loques et ses breloques. Le jeune homme releva la tête, réajusta autour du cou le collier qu’il tenait dans sa main jusque-là, puis fit le geste de celui qui se pend en tirant dessus, bien en face de la vieille arroseuse. Elle se tut. N’arrosa plus, ni d’eau les géraniums, ni d’injure la terre entière. Les mains dans les poches, Samuel sortit de l’impasse. Il aperçut le cafetier les bras en croix, toujours le pichet comme une arme, statufié. Les hommes aux serviettes semblaient vouloir s’asseoir indéfiniment à la terrasse du café, sans jamais y parvenir, comme s’ils attendaient la permission de le faire. Un ballet d’étourneaux en quête de cerises aigres s’immobilisa en dirigeable impressionniste. Samuel sut.

Le fourgue l’attendait sur son banc, la pipe à la bouche. Une ardoise d’écolier, posée à côté de lui, sur lequel Samuel put lire “Alors ? Quel effet ça fait de voir le monde comme le peintre son tableau ?” De suite, Rémi s’anima. La pie retrouva son jacassement et le collier son propriétaire. Samuel respira un grand coup, puis il déversa un flot de paroles en cascade, s’interrompant pour inspirer, et repartir sans que personne ne puisse l’arrêter. Alors, son voisin lui prit le bras, doucement :

— Mon garçon, pourquoi es-tu revenu ? Tu aurais pu garder le collier, et faire les poches de tous ceux que tu as croisés.
— Qui êtes-vous ? Un sorcier ?
— Ah ! Tu crois aux sorciers ? Je devrais peut-être y croire moi aussi. Cette bulla m’a été donnée par un couple de braqueurs en fuite. Je dis “donné”, car ils n’ont rien voulu en échange.
Rémi lui raconta la peur sur leurs visages, leurs rides enchevêtrées, leurs paupières flétries, le feu éteint dans leurs yeux.
— Ils ont fui à peine arrivés chez moi, en me laissant le butin qu’ils avaient amassé depuis des années. Grâce au collier.
— Le butin ?
— Tout ce que tu as vu derrière le trompe-l’œil.
— Pourquoi vous me dites tout ça ?
— Tu comprendras bientôt.

Le Grenouillard se leva, regarda le gamin tout en tirant sur sa pipe. Il sortit le collier de sa poche et disparut dans les volutes d’une fumée âcre qui l’entourait comme un brouillard. Samuel chercha Émile en vain. Perplexe, il retourna dans sa bicoque, au pied de la décharge. Sur le chemin, des questions restées sans réponses. Qui est cet homme ? A-t-il rêvé ce qu’il a vu ? A-t-il été drogué par Émile ? Le bidonville de Noisy s’annonçait d’abord par l’odeur des fumerolles nauséabondes, puis par les aller-venus des vieux tirant des charrettes à bras, des femmes portant des bidons d’eau ou des baluchons. Du turbin, des hommes seuls rentraient la tête basse, les épaules rentrées, l’esprit au bled où leur famille attendait la paie qui les sortirait de leur misère. Samuel savait tout cela. Mais lui n’avait pas de famille à nourrir. Et s’il en avait une, il y avait longtemps qu’elle ne souciait plus de lui.

Quand il ouvrit la porte, une odeur particulière qu’il connaissait bien le fit s’arrêter. Si Émile portait le collier, il avait eu le temps de venir jusqu’ici et de repartir. À moins qu’il ne se cache. Après tout, pour Samuel, ce n’était qu’un fourgue avec ses travers. Méfiant, il avança prudemment dans l’unique pièce déjà sombre. Sur la table, des boîtes empilées les unes sur les autres. Plusieurs malles posées sur son lit.

— Émile ? C’est vous ?

La peur lui répondit par des frissons. Sur une des boîtes, il reconnut l’ardoise et une écriture : “Le couple en fuite m’avait confié deux trésors espérant qu’un jour ils reviendraient tout récupérer. J’ai tenu parole pour un seul.”. Coincée sous l’ardoise, une enveloppe. Il l’ouvrit. À l’intérieur, la photo d’une famille : un enfant qui tenait par la main son père et sa mère. Au dos, une inscription à l’encre violette : “Prenez-soin de notre enfant. Il s’appelle Samuel.”

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