• C43F – La nouvelle d’inspiration historique

    « On était tous des innocents. »

    Paulette prend son premier bain. L’eau coule des deux robinets en cuivre. Elle arrive au niveau du trop-plein. Elle déborde légèrement par un des côtés de la baignoire ; des vaguelettes de mousse, poussées sur le rebord, dégoulinent. Paulette frotte chaque partie de son corps, vigoureusement, avec acharnement, pour effacer l’odeur tenace. Un Achéron savonneux traverse la salle de bain. L’eau passe sous la porte et descend les escaliers en cascades, chargée d’effluves qu’elle arrache à sa peau, qu’elle gratte jusqu’au sang. Une heure déjà que Paulette se tanne dans l’eau furieuse ; madame Franck se rue dans l’escalier trempé, pénètre, la gorge serrée par l’angoisse, dans la pièce inondée. L’hôte s’avance…

  • Humeurs

    Mémoire collective.

    "Née le 10 octobre 1918 à Hettange-Grande en Moselle, Pauline Leroy dite Paulette est la fille cadette de Lucien et Régine Lévy qui ont eu trois enfants. Elle a été déportée à Birkenau à 26 ans. Après avoir survécu à l’enfer d’Auschwitz, elle a été prise en charge par la Croix-Rouge et a choisi de revenir à Dijon pour retrouver son père et son frère. À son arrivée dans le centre d’accueil mis en place par la ville, Paulette Lévy a rencontré la famille Franck. Désireuse de l’aider, celle-ci l’a hébergée pendant onze mois. Après la vie au camp, l’adaptation s’est avérée difficile pour Paulette qui ne pouvait pas dormir…

  • C41F – Explorer des territoires imaginaires en revisitant des mythes et des classiques

    Le Baron d’Entre-les-arbres.

    L’homme lisait un livre qui flottait dans les airs, bras et jambes croisés. « Entraîné par le vent qui poussait la montgolfière droit vers le rivage, Côme, les pieds dans le vide, sentit la corde d’amarrage glisser entre ses mains. Ses forces l’abandonnèrent. Il lâcha prise et chuta interminablement. Son corps de vieillard traversa un nuage de brume, si bien qu’il ne put différencier ni le bas ni le haut. Une main dans la sienne. Dans un épais brouillard qui, par enchantement, se dissipa. — Baron Côme Laverse du Rondeau. À qui ai-je l’honneur ? Suis-je au paradis ? Devant lui, les deux pieds dans une mare, se tenait une jeune fille, les doigts…

  • Lectures

    Retour sur mes lectures : Le baron perché par Italo Calvino

    Le baron perché. Dans la deuxième moitié du siècle des lumières, le jeune baron Côme Laverse du Rondeau, 12 ans, suite à une dispute avec ses parents pour une banale histoire d’escargots, monte dans les arbres et n’y redescendra plus. Italo Calvino (1923-1985) nous transporte dans la canopée de la magnifique région d’Ombreuse, au centre de l’Italie, à la découverte d’un univers bucolique, poétique, étrange, comme ses personnages. Le narrateur, son frère cadet, nous conte la vie de ce jeune adolescent, qui prend une décision radicale car «pour bien voir la terre, il faut la regarder d’un peu loin.» Ce roman prend parfois l’allure d’un conte philosophique. Nous aussi, ne…

  • C40F – Varier les tonalités de son texte : lyrique, burlesque, dramatique, poétique

    Dans la peau d’un autre.

    Deux fois par mois, mon fidèle vélo à trois vitesses m’emmenait dans ma tournée vers le plus beau point de vue qu’un jeune facteur puisse imaginer : mademoiselle Angélique. Les premiers temps, les voisins trouvaient louche qu’une femme aussi belle et aussi jeune puisse habiter seule dans cette petite maison. Elle ne recevait personne, si ce n’est ses parents, un dimanche sur deux. Un dimanche sur deux, j’entrepris donc une tournée supplémentaire. La jeune femme fut étonnée de voir un facteur en costume trois-pièces lui porter son courrier et un bouquet de fleurs, le jour du Seigneur. Elle soupçonna des intentions qu’elle réprouva manu militari. La joue fraîchement rougie, je…

  • Lectures

    Retour sur mes lectures : Figurec de Fabrice Caro

    Un auteur dramatique poursuit deux passions, le théâtre et les cérémonies funèbres. Il cafouille sur la première : sa pièce verra-t-elle le jour ? Le narrateur nous délivre plusieurs versions du début de la première scène de l’acte 1, comme un fil rouge. Pour la deuxième (les enterrements), il se rend compte qu’il n’est pas le seul à satisfaire son gout morbide pour la nécrologie active. La mécanique s’enclenche lentement sur un ton à la fois réaliste et humoristique. L’intrigue nous est dévoilée par le narrateur par petites touches. Nous naviguons comme lui, au rythme des indices qu’il veut bien partager. Difficile d’en dire plus. C’est très bien écrit, et…

  • C39F - Oser le registre comique

    Mon rire, pour elle.

    « Vous risquez un choc anaphylactique. Si vous n’y prenez garde, c’est la mort assurée. En parlant d’assurance, je vous conseille d’en prendre une. Pensez à vos proches. Cent euros, je vous prie. » L’allergologue ne me fit pas rire, quand le prix et le diagnostic me percutèrent les tympans : allergie au rire. Pour un comique de métier, quelle tragédie. En sortant de son cabinet, je suivis ses recommandations : une assurance décès pour ma femme, et un Formidable pour moi. Pendant que je sirotais ma gueuze à la terrasse du café de la Gare au Gorille, j’admirais ma voisine qui venait de s’installer à la table d’à côté. Elle se…

  • C36F - Écrire à partir d'un texte d'auteur

    Trouvé en enfer.

    Les bras tordus par la fonte, il gémit. — Trouvé ! Pas les rouges, les blancs. Fissa ! Trouvé exécuta l’ordre. Rapide. Les deux cercles de dix livres à chaque extrémité de la barre en acier, bloqués par deux colliers. Mentor, par petites respirations rapprochées, prépara la prochaine jetée. Il bloqua. Il poussa. Trois cent soixante livres décollèrent, coudes tendus, durée trois secondes. La sueur suinta sur sa peau qui tressaillit. La barre retomba et cogna avec fracas. Mentor se redressa, le cou plié, prêt à recevoir la serviette que Trouvé posa délicatement. — Arrête de faire le malin, cria-t-il. J’ai des oreilles et des yeux partout. Je sais que tu fricotes avec les…

  • Lectures

    Retour sur mes lectures : La Secte des Egoistes, par Eric-Emmanuel Schmitt

    Un chercheur en philosophie qui s’ennuyait de son labeur part sur les traces d’un auteur du XVIII ième siècle (Gaspard Languenhaert) aussi mystérieux que ses écrits (ont-ils vraiment existé) : démontrer que le réel n’est qu’illusion, que le monde n’est que rêve et sensation, à travers le prisme d’un seul homme : lui, Gaspard Languenhaert, égoïste militant. Le roman est construit comme une poupée russe, ou chaque figurine découverte nous entraîne de plus en plus loin sur les traces de ce personnage excentrique et de ses disciples, à la limite de la farce et de la folie, il faut bien le dire. Un roman court, parfois jubilatoire, qui se lit…

  • Lectures

    Retour sur mes lectures : TAQAWAN par Eric Plamondon

    Taqawan. « Au Québec, on a tous du sang indien. Si c’est pas dans les veines, c’est sur les mains ». On est à la moitié du livre, quand la réplique du vieux fermier vous saute à la figure. Un roman noir, entrecoupé de fragments comme si le narrateur mettait son récit sur « pause », pour nous mettre les pendules à l’heure : par exemple, un extrait de la conférence de presse donnée par le premier ministre du Québec René Lévesque le 25 juin 1981, sur les évènements de Restigouche, réserve indienne en quête de son identité, de ses droits sur ce continent qui a vu les blancs ( l’anglais, le français )…