Un honnête homme

par | Juil 18, 2020 | Nouvelles | 0 commentaires

Il est assis là, devant la porte en bois massif, la tête camouflée sous une capuche. Une assiette posée légèrement sur sa droite attire l’œil d’un passant. L’homme debout s’interroge sur son contenu. Est-ce une pièce ? Un rond de métal ? Elle semble bien dorée pour une pièce de monnaie. Notre homme est banquier, alors vous pensez, il s’y connaît en pièce et monnaie. Il se plie en deux comme pour déposer son obole. L’homme à la capuche lui dit merci, alors qu’il n’a rien donné. Drôle de loustic ! Est-il sourd ? Fait-il semblant comme ces jeunes de la faculté de médecine en pleine séance de bizutage ? Pour lui c’était « usinage ». Le banquier gadzart s’en souvient très bien : il a rasé les murs de l’école de Cluny pendant tout un trimestre dès qu’il croisait un ancien. Quelle humiliation ! Mais il fallait en passer par là pour s’intégrer, ne pas déroger à la règle pour réussir. Et lui, assis par terre, que fait-il avec une pièce de vingt francs or dans son assiette de pauvre ? Notre homme hésite. Il aimerait la prendre dans sa main pour être sûr. En la soupesant, il saurait tout de suite s’il s’agit d’une fausse ou d’une vraie. Un napoléon, un louis d’or ! Ça vaut dans les 250 euros. Il est aveugle, le SDF. À moins qu’il ne sache pas lire. Quand il ressentira la soif, il se dirigera vers l’épicerie du quartier, donnera le contenu de son assiette pour avoir en échange un pack de bière, ou un litre de piquette. Alors qu’il pourrait s’offrir un repas chez Maxim’s, sans les vins, mais quand même. Enfin, pour ce SDF, il serait préférable d’économiser. De ne pas tout dépenser d’un seul coup. Il pourrait ouvrir un compte. Et profiter au jour le jour de cette manne venue…du ciel. Mais quel banquier voudrait d’un tel client ? Lui ? Ça se discute.
— Hum ! Bonjour !
L’homme à la capuche n’a pas bougé d’un centimètre. Le rond-de-cuir se penche à nouveau pour manifester sa présence en touchant l’épaule du capucin. Celui-ci réagit mollement en levant légèrement la tête. Il fixe les yeux sur les chaussures du banquier. Elles doivent bien valoir dans les 500 euros. Il s’y connaît en godillots, tatanes, écrase-merdes et autres galoches. Il a débuté chez les compagnons, il n’avait pas 15 ans. C’est dire son expérience, même si elle s’est évanouie dans les vapeurs alcoolisées qui ont accompagné sa descente au bas de l’échelle de l’ascenseur social. Ouaip ! Il en a connu des malheurs quand sa boutique a fermé, faute de pieds bourgeois à chausser. Ils ont tous filé dans les magasins de luxe ; et lui, meilleur ouvrier de France dans son domaine — la chaussure haut de gamme — s’est retrouvé sur la paille, car plus un sou pour faire tourner la boutique. Il a bu le reste du pécule et sa femme a pris ses gosses sous le bras pour fuir son ivrogne de mari et les coups qui vont avec.
Le SDF déplie sa main droite pour masser son pied gauche. Il est pieds nus. Une paire de pompes lui serait d’une grande utilité. Et celle qu’il voit paraît être de la bonne taille pour recouvrir ses membres douloureux, mordus par le froid hivernal.
— Ouais ?
Qu’est-ce qu’il lui veut ? Il a donné sa pièce, alors qu’il se casse ! Depuis quand un costard-cravate veut-il engager la conversation avec un miséreux comme lui ?
— Je me présente : Jean-Charles du Plessis-Vaudreuil…
— Qu’est-ce tu veux qu’ça m’foute ?
— Votre pièce. Vous pourriez en tirer beaucoup d’argent, vous savez !
— Hein ? Qu’est-ce que tu m’racontes, le drôle ?
— Je veux vous rendre service. C’est tout …
— Donne-moi tes pompes, si tu veux m’rendre service !
Jean-Charles, stupéfait, regarde la pointe de ses chaussures. Et constate que les pieds du pauvre homme en sont dépourvus. Cette vision lui rappelle dans un flash un épisode malheureux dans son enfance. Cette pointe d’ironie dans le regard de son grand frère quand celui-ci l’avait obligé à courir nu-pied sur le chemin caillouteux qui menait jusqu’au château familial. Cinq cents mètres et les pieds en sang. « Pied nickelé ! Pied nickelé ! » Il était son souffre-douleur. Mais il ne s’est jamais plaint, car il aimait son frère d’un amour inconditionnel, et son père n’aurait certainement pas apprécié que son fils aîné se comporte ainsi avec le petit dernier. Le fouet et le bâton qui trônaient dans le salon, au-dessus de la cheminée, entre la tête du chevreuil et celle du sanglier, étaient là pour rappeler que dans la famille Plessis-Vaudreuil, on ne transigeait pas !
— Alors ! Qu’est-ce tu fous ? Tes pompes, sinon tu dégages !
Aujourd’hui, le malheureux, ce n’est plus lui, c’est cet homme. Comment ne pourrait-il pas satisfaire au désir bien légitime d’un homme ainsi déchaussé ? Alors Jean-Charles ôte ses chaussures neuves qui lui font si mal. Il se sent si bien après les avoir données au pauvre homme. Soulagé, il est soulagé, non pas d’avoir fait une bonne action, non, mais …
— Eh ! Le drôle ! Merci pour les grolles ! Tiens, prends ça ! Tu l’as bien mérité.
Jean-Charles regarde la pièce en or que lui a donnée le SDF, et machinalement la glisse dans sa poche. En repartant, il fait quelques pas, puis se retourne. L’homme à la capuche lui fait un petit geste de la main. Le banquier, le cœur léger, s’en va marchant sur des œufs, sentant la rugosité du trottoir sous la plante de ses pieds, et le contact froid du métal qu’il fait rouler entre ses doigts. Il croise une femme et son enfant. Celui-ci tire sur le bras de sa mère pour l’arrêter.
— Maman ! Regarde le monsieur ! Il est pieds nus.
— Mon chéri, voilà ce qui arrive quand on ne travaille pas à l’école.

0 commentaires

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.